Bernard BALTHAZARD (PhD)
Par Bernard Louis BALTHAZARD (PhD)
« Passionnante » histoire si nous osons nous exprimer ainsi, que celle du philosophe Jorel FRANÇOIS, car il n’y a rien de passionnant à lire les souffrances d’autrui, sauf à jouir de cette perversion si chère à Freud de ce « besoin de nuire » de ceux qui ont des intérêts singuliers à faire mal.
Cette chronique, très bien écrite est très pédagogique, riche et triste à la fois. Elle nous permet d’apprendre, de ressentir aussi d’appréhender le vécu de l’autre (cet autre qui nous ressemble, fut-il atteint par la « négritude » (Léopold Sedar Senghor), aussi de savoir où il se trouve au moment où on lui parle ; de mieux comprendre tout ce que nous ignorons et qui nous touche.
Elle nous permet pour le moins de mieux nous connaître, de nous rapprocher, elle est la bienvenue. Haïti est tellement loin de nos yeux, peut-être de nos cœurs. Sous l’emprise de trafiquants en tous genres se livrant une guerre fratricide en gangs pour une lutte pour contrôler le territoire.
Dans son excellent ouvrage « Voltaire, philosophe contre le fanatisme »[1], ce docteur en philosophie, explique : « Nos consciences sont à répétition secoués par des actes fanatiques ». Ce qu’il confirmera dans la présente chronique : « La violence est bonne quand elle est au service de la vie. Elle est mauvaise, quand elle est détournée de son usage positif pour se mettre au service de la mort » [2] Nous le savons depuis HEGEL « la vérité de l’intention c’est l’acte ! »
En droit, des analogies permettent de définir l’intention dans le discernement.
Nous le savons également le sens des mots est une nécessité des champs des différentes disciplines, confronté aux interprétations de chacun. « La texture du droit, (parce qu’elle est écriture, parole, pensées, argumentation, discours, explication) n’y échappe pas, donnant lieu à interprétation »[3]. Entre crime de guerre[4], crime contre l’humanité[5], crime de génocide[6], telle semble être la situation en Haïti.
Louis MARTIN E[7]., définissait les docteurs ainsi : « Les docteurs (…) sont des étoiles immortelles qui montrent la justice aux hommes…, débrouillent les énigmes des lois, calment les conflits, apaisent les guerres, préviennent les séditions…, (…), distinguent les droits de Dieu et ceux des hommes et rendent à chacun ce qui lui est dû »… » Hélas ! J’aurai l’humilité de reconnaître, comme le disait Socrate, qu’en l’espèce « je sais, que je ne sais rien ! »
Devant autant de barbarie insoutenable, je ne me suis jamais senti aussi impuissant, au profit des « plus forts » qui sont eux sans compassion, peut-être même sans conscience, ni humaine, ni spirituelle, à se demander s’ils ont une âme ?
Un avenir volé, où le doute de vivre dans la sérénité l’emporte sur le bonheur de vivre simplement sans être touché par le malheur… ; n’ayant aucune légitimité à agir, il arrive que quelquefois, « on » s’autorise de soi-même à bousculer ses craintes et ses appréhensions à dire.
Plus que de courage, c’est ici d’audace qu’il s’agit ! Sans pour autant être téméraire, mais en son âme et conscience, comme disait les anciens. Parce qu’il faut le faire, parce qu’il faut transmettre. Mais transmettre quoi ?
À l’éclairage de « ces faits historiques » et bien d’autres, audacieux et courageux il faut l’être.
Il convient en effet de faire en sorte que l’avenir soit plus humain, moins injuste. « Tâchons de quitter cette terre meilleure que nous ne l’avons trouvée… » disait Sir Lord Baden Powell lors de son dernier Jamboree.
Force est de constater que nous sommes d’éternels apprentis face aux événements de la vie, quelles que soient nos racines. Nous ne pouvons que le déplorer. Malgré toute notre attention et notre compassion, cela ne suffit pas, car nous sommes démunis devant autant de haine et de violence ; sans mots pour les dire, pas davantage pour les maudire !
Mais que dire sinon apporter notre compassion devant cette adversité ? Sinon de se référer à ce mot de Pythagore ce vieux philosophe grec qui me vient à l’esprit : « sois le plus souvent silencieux, ne dis que ce qui est nécessaire et en peu de mots ». Car la sanction peut être terrible pour celui qui ne pense pas au nom d’une unique pensée.
La compassion reste un mot faible devant l’horreur décrite. Une de plus. Comment ne pas en avoir face à un peuple qui souffre de l’exaction de ses congénères.
Que de souffrance et d’épreuves surmontées à travers le temps. Comment est-ce seulement possible ? Le tribut à payer pour la liberté est exorbitant en Droit et en Faits.
Comment en sortir ? Dons divers et variés ne sont que larmes dans un océan de tragédie.
Force et courage restent illusoires, seules, la méditation, la prière peut-être, semblent pouvoir apporter ce qui manque pour apaiser, et faire face à la vigueur de l’horreur du vécu quotidien et y faire face.
Par extraordinaire, cette situation offre une tribune pour révéler les meurtrissures et ne va pas sans me rappeler la mort violente d’un de mes proches assassiné par les brigades terroristes du » sentier lumineux » (GR maoïste extrême-gauche du Pérou).
Au nom de quoi ? C’est une de ces raisons qui permet d’espérer, de panser et repenser les « bleus de l’âme », la fraternité humaine, la camaraderie, laquelle permet comme on le dit chez les soldats du feu, « d’obéir d’amitiés », honorant ainsi la mémoire de nos chers disparus, dont une autre partie de la famille a été décimée dans les camps nazis à « Dachau-Buchenwald » ; la mémoire reste vive. Jusqu’à dire « ni oubli, ni pardon » ; car comme le disait Boris CYRULNIK : « comment pardonner à ceux qui ont voulu nous tuer ! »
De nos jours de par le monde, des minorités sont torturées et tuées ; pour ce qu’elles sont ; tout semble fait pour ne jamais cesser… ; le précepte éthique, s’il en est, tel que défini par Spinoza semble difficile à appliquer « ne pas juger, ne pas haïr, ne pas se lamenter, mais comprendre. » Nous en sommes à des années-lumière, tellement la situation s’est complexifiée, nous éloignant chaque jour davantage, d’une justice restauratrice (Utu/Tutsi/ ou ceux des camps cambodgiens ou victimes et bourreaux se rencontrent pour s’expliquer et essayer de comprendre la folie qui les avaient conduit à infliger la torture et la mort…)
Peut-être comme nous le dit Hans JONAS qu’après tout « Dieu est mort à Auschwitz ». Pourtant me reste gravé ce dernier message de feu mon père à la veille de sa mort, tel un héritage comme une trace de sa transmission, comme pour m’interdire d’oublier son passage sur cette terre et en témoignage de son amour, m’invitant par là-même à me dépasser, à regarder au-delà, à m’élever toujours !
L’héritage, il s’agit bien de cela. Tout est là. Mais quel héritage possède un Haïtien ? Celui de la violence, qu’il reste à un peuple abandonné, sur les bords des chemins des intérêts politiques entre « marginal sécant »[8] (Crozier & Friedberg) et « homo sacer »[9]. Curieuse destinée.
Nous refusons cette classification, comme tous les autres hommes sur terre, « l’âme de l’Haïtien est cet affrontement avec la « violence » en héritage ; elle nous offre la démonstration de la façon de penser notre vie, de réfléchir aux causes profondes, de qui sommes-nous comme personne ?
Qu’ainsi il convient de repenser la gouvernance des hommes (art de gouverner), comprendre les enjeux, rencontrer, parler, échanger, éduquer, sans avoir peur. L’expérience n’est-elle pas le fruit du discernement ? dit-on, de ce que nous sommes au-delà de la fonctionnalité relationnelle.
Il existe des situations où les mots face aux maux n’ont que peu de poids. Pourtant là, demeure notre seule force.
Qui ? Pourquoi ? Pour qui ? Peut-être que sous la pression des narcotrafiquants pour le contrôle du territoire, des bandits en cravate transnationaux et des bandits en savates sur le terrain, nous saurons trouver cet « agir éthique » qui nous manque tant en s’opposant d’abord, puis en s’imposant. Tout autant saurons-nous suivre ce conseil de Bertold BRECHT qui s’y connaît dans les exceptions à la règle : « dans la règle, découvrez l’abus et partout où l’abus s’est montré, trouvez le remède ! » Hélas !
ARISTOTE nous rappelle que « Seul un esprit éduqué peut comprendre une pensée différente de la sienne sans devoir l’accepter ». C’est là où le bât blesse, il n’y a plus de peuple éduqué qu’une populace à l’instar de leur représentants, ministres et présidents incultes et lobotomisés par des drogues de diverses natures aux mœurs dissolues.
L’Haïtien entend, s’en échapper il n’est pas né citoyen mais tel que le disait Condorcet, il l’est devenue… nécessité fait loi !
Mais combien sont-ils d’humains de par le monde à échapper au bonheur sociétal si cher au Bouthan, dont le BNB (Bonheur national brut) dont ils sont les concepteurs. Permettrait de vivre dans la sérénité en mesurant la qualité de vie. (Quatre piliers porteurs : le développement économique responsable/ la conservation et la promotion de la culture bhoutanaise, la préservation de l’environnement et l’utilisation durable des ressources)
Continuons de nous « battre », les forces viendront disent les philosophes ; c’est dire la nécessité de nous mesurer à nous-mêmes. Rien n’est perdu, peut-être bien que blessé par la vie, comme le soulève Fréderic ROGNON[10], il conviendrait de redécouvrir l’optimisme pour « vivre l’Espérance » ; afin de « penser l’avenir ; il nous faut découvrir le « pessimisme débordant » selon une nuance peu connue de « l’espoir » (qui endort) jusqu’à « l’espérance » (qui réveille).
Chaque petite victoire quotidienne nous ramène à cette noble idée qu’impose, le principe de réalité, celui de « relier » les hommes entre eux, connectés avec le cosmos dans une dimension universelle d’amour, de tous ceux qui nous sont proches, nous rapprochant des plus éloignés.
De nos jours de par le monde des minorités sont torturées ; pour ce qu’elles sont ; c’est-à-dire par le simple fait d’exister. Tout semble fait pour ne jamais cesser… ; Seule la force et le courage, la conviction de vouloir rester humain, pourront nous apporter ce qui nous manque, la vigueur pour apaiser l’horreur du vécu quotidien et d’y faire face.
Là, demeure notre seule force, devant cette farce qui semble nous faire croire en la vie, dont seule la conscience d’en avoir qu’une, nous aide à l’améliorer ; c’est peut-être cela le bonheur d’être heureux malgré tout.
Tel est le destin de beaucoup d’homme, être la conscience éveillée de notre « humanitude » qui nous transporte par la réflexion pour lutter sans haïr et portant se défendre, contre l’emprise, cela donne la force de la résilience (résistance et combativité) dont font preuve les Haïtiens et rend la transmission nécessaire. Comme la disait M. Patrice DALENCOURT, en Haïti : « il n’y a pas que les balles et les machettes qui tuent » [11] l’indifférence aussi !
L’heure est venue de nous retirer dans la loi du silence, sans oublier toutefois ce mot de Boris Cyrulnik « si vous voulez comprendre pourquoi quelquefois je n’ai rien dit il vous suffit de chercher ce qui m’a forcé à me taire ».
C’est peut-être en regardant les murs, car …ils ont des oreilles… !
Bernard Louis Balthazard (PhD)
Docteur en droit
[1] Jorel FRANÇOIS, Auteur de « Voltaire, philosophe contre le fanatisme ». domuni press, octobre 2020.
[2] Jorel FRANÇOIS, professeur à Domuni-universitas, Directeur du Centre Lacordaire, in « Les chroniques de Jorel François » Septembre 2025/ solidarité Haiti. https://solidarite-haiti.optiques-et-points-de-vue.fr/?p=6683/
[3] « Le sens des mots » en droit des personnes et droit de la santé sous la direction de Philippe PEDROT – Revue générale de droit médical, LEH éditions – 2008.
[4] Crime de guerre : Il s’agit de meurtre, dans un contexte de conflit armé, dont l’intention est un dol général, (violation en connaissance de cause des lois et coutumes de la guerre) / source : J VILLEMAIN, étude juridique, Vendée 1793- 1794 crime de guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? – Edition du cerf- 2017/pp. 55,56. /
[5] Idem, (source déjà citées) Crime contre l’humanité : Meurtre, extermination, dans un contexte généralisé ou systématique, contre une population civile, conflit armé international ou non ? Dol général, (commission en connaissance de cause des actes listés comme ouvrant constitué un crime contre l’humanité…
[6] Ibidem, (sources déjà citées) Crime Génocide : meurtre, extermination ; en temps de guerre (conflit international, ex. la Shoah ou conflit non international : la Yougoslavie, le Rwanda. Voire en temps de paix ; dol général, +dol spécial, volonté de détruire, en tout ou partie, un groupe humain stable et permanent (national, ethnique, racial, ou religieux « comme tel. »
[7] De l’université de Pont-à-Mousson, 1572-1768, Paris, 1891
[8] Le « marginal sécant » est « un acteur qui est partie prenante de plusieurs systèmes d’action en relation les uns avec les autres et qui peut, de ce fait, jouer un rôle indispensable d’intermédiaire et d’interprète entre des logiques d’actions différentes » (Crozier et Friedberg, 1977).
[9] « l’Homo Sacer » Quelques notions de la Rome antique indiquent que « l’Homo Sacer » est un individu mis au ban de la communauté que l’on pouvait tuer impunément, mais qui ne servait plus à rien dans la société. C’est aussi un client inutile, client (au sens de patronage romain) qui ne rendait aucun service réel à son patron, vu un comme un poids mort/ Sergent ou appariteur subalterne (comme les lictors les plus bas dans l’échelle) parfois ridiculisé comme exécutants sans prestige.
[10] Fréderic ROGNON, professeur de philosophie & anthropologie religieuse à l’université de Strasbourg, paraphrasant Jacques ELLUL, lors d’un Colloque interdisciplinaire « Penser l’avenir : « vivre l’Esperance ».
[11] Le titre m’a été insuffler d’après l’écrit en réponse de M. Patrice DALENCOUR écrit et explications.