Les chroniques de Jorel François

Domuni

Laisser libre un présumé coupable au risque d’enfreindre la loi

Un dilemme pas toujours facile à résoudre

Depuis quelque temps une certaine catégorie de gens présents sur le territoire étatsunien désignés comme des « migrants » (comme si nous ne l’étions pas tous en quelque sorte) vivent dans la méfiance et la peur d’être arrêtés et déportés sans aucune autre forme de procès. Depuis le 02 août dernier, plusieurs milliers de ressortissants haïtiens sont venus grossir ce groupe en raison de la décision de l’actuelle administration de ne pas renouveler le document qui leur accordait un statut de protection temporaire (TPS) depuis 2010. Ces derniers ne peuvent pas non plus retourner dans leur pays d’origine étant donné l’insécurité politique et autres. Or des agents d’un groupe appelé ICE, créé sous le premier mandat de George W. Bush, sont mobilisés par l’actuelle administration pour traquer les personnes illégalement présentes sur le territoire des États-Unis. Ils arrêtent, brutalisent manifestement sans aucun égard pour les droits humains. Des morts seraient déjà à déplorer. On peut désormais trembler pour les droits de ces compatriotes, y inclus leur droit à la vie, qui ne seront probablement pas plus respectés aux États-Unis qu’en Haïti.  

Nous avons tous en mémoire l’image d’un policier (Derek Chauvin) remontant à mai 2020, le genou sur le cou d’un Afro-étatsunien (George Floyd), présumé coupable d’un larcin. Ce dernier, par terre, menotté et gémissant, suppliait en faisant savoir qu’il était en train de s’étouffer : « please, I can’t breathe » (s’il vous plaît, je ne peux pas respirer). Sous-entendu : enlevez un peu le poids de votre genou sur ma nuque…pour que je ne suffoque pas. Son bourreau, imperturbable, et visiblement satisfait de lui-même, continue son opération. Au bout de neuf minutes environ, G. Floyd finit par mourir effectivement étouffé sous le genou du dit policier, désormais présumé homicide.

Les nombreux dérapages médiatisés commis par des agents de police aux États-Unis d’Amérique dans le cadre de leur fonction, et le traitement qui en est donné par la justice, font penser à un problème systémique du maintien de l’ordre. Les policiers armés, on eut dit, des militaires, la main sur la gâchette, prêts à décharger leur arme sur une cible à la moindre alerte, surtout s’il s’agit d’un Noir – certains qu’ils ne seront pas inquiétés, donne froid dans le dos. Mais en même temps le désarmement complet de ces agents reviendrait à les livrer à la merci des bandits tout aussi lourdement armés – quand bien même ce n’était pas le cas dans la situation de Derek et de Floyd et probablement pas non plus dans le cas des agents de ICE et des personnes présumées migrantes violemment interpelées.

Comment trouver un juste milieu entre le devoir de protéger les vies (celle de l’agent de la police comme celle du prévenu coupable) et la préservation de l’ordre public ?

Le problème n’est pas simple. Pour beaucoup, les États-Unis, à l’instar de certains autres pays, reste un pays violent. On eut dit qu’il n’est pas tout à fait sorti de la guerre de Sécession. À tout le moins, l’observateur étranger peut avoir l’impression qu’ils ont mal géré les suites de ce conflit terrible qui a d’ailleurs laissé la place à des lois ségrégationnistes dont les traces persistent encore aujourd’hui.

La société est clivée et chacun est pour ainsi dire sommé de choisir son bord. Deux camps au moins s’affrontent : les racistes versus les antiracistes, les catholiques versus les protestants, les démocrates versus les républicains.  Ces antagonismes finissent par étouffer toute réflexion dans le calme et en profondeur. Le système juridique et politique s’avère, comme on le sait, archaïque. Le racisme est partout présent, gangrène même les institutions. Blancs et Noirs prient encore chacun dans son église sans se mélanger. Et le christianisme, lui-même, dans sa version catholique ou protestante, est invoqué de plus en plus souvent de manière dévoyée. Un grand nombre d’Étatsuniens, toutes tendances confondues, se considèrent victimes d’une profonde injustice et l’expriment d’une manière de plus en plus violente et souvent en dehors des cadres et règles du champ politique et institutionnel. On s’en prend ainsi de plus en plus à l’autre récemment arrivés, désignés comme responsable d’une partie des misères qui travaillent la population. Autant d’attitudes et de pratiques adolescentes qui font osciller entre extrême répression sur tous les terrains et très large permissivité. Ce qui aurait dû questionner une société démocratique.

Beaucoup d’observateurs pensent qu’une société moderne ne peut se maintenir sans une part indispensable d’égalité matérielle, sociale et symbolique. Il s’agit d’abord d’une question de fraternité. Or aux États-Unis, les populations vivent les unes à côté des autres sans se mélanger. L’extrême richesse côtoie souvent l’extrême pauvreté, et il n’y a pas à chercher midi à quatorze heures pour savoir où sont concentrées les richesses et dans quelle catégorie de population que sévit la pauvreté. G. Floyd et D. Chauvin sont deux personnages d’une tragédie où peuvent pointer de la grandeur d’âme et le désir de justice, mais aux accents barbares. Et la tragédie continue encore et encore avec d’autres acteurs, des « migrants » inclus.

Le meurtre sur la personne de Floyd perpétré par un représentant de l’ordre et de la loi (law and order) met à nu les biais et les injustices endémiques qui travaillent cette société. Cela étant les manifestations qui s’ensuivaient et qui drainaient des gens vraisemblablement de toute allégeance et couleurs de peau montrent aussi qu’une frange importante de la population n’est pas forcément d’accord avec cet état de chose… Situation analogue pour ce qui se passe actuellement avec les migrants d’ailleurs : des manifestants descendent dans les rues pour les soutenir. Beaucoup de citoyens se rebellent contre les pratiques des agents de ICE et vont jusqu’à leur interdire l’accès dans leurs villes.

L’heure est-elle venue de faire évoluer la loi et la vision qu’on a de la loi, et la mettre vraiment au service de la justice, de l’interdit de tuer comme des lapins ses concitoyens d’abord, mais aussi toute personne humaine peu importe sa couleur de peau, sa situation économique, sociale et migratoire ?