C’est bien connu qu’il est plutôt difficile de se faire éditer en Haïti. Non en raison de la censure – Duvalier et ses tontons macoutes n’ont pas toujours existé – mais parce que cela coûte relativement cher. En conséquence, la plupart de ceux qui auraient quelque chose à dire n’ont pas toujours les moyens de se faire entendre. La culture n’étant pas encouragée, peu ou pas subventionnée, les lieux de création, les maisons d’éditions sont pour ainsi dire les premiers à en pâtir, puis les lecteurs et les auteurs inclus. Au début du XXe siècle, Massillon COICOU, poète, alors directeur d’un théâtre à Port-au-Prince, et qui avec deux de ses autres frères, Horace et Pierre-Louis, tombèrent par la suite sous les balles des sbires du gouvernement répressif de Nord ALEXIS (1902-1908), se plaignait déjà du manque de soutien financier dont la littérature en Haïti faisait l’objet.
Il peut y arriver pourtant que l’on imprime n’importe quoi, n’importe comment, avec une facilité déconcertante, à condition de payer. Les maisons d’éditions n’ayant pas assez de moyens financiers pour produire de la qualité et disposer de lecteurs avisés pour passer au crible les textes et décider de ce qui doit être publié et refuser ce qui est une offense à l’intelligence et au style…, proposent parfois au public des textes qui ne font pas toujours honneur à leurs auteurs et encore moins à la production locale et au bon goût. Et il va de soi, dans un pays qui comporte un taux encore trop élevé d’analphabètes, que les lecteurs sont peu nombreux, trop peu de gens s’intéressent à la littérature et aux productions proprement scientifiques – et la conjoncture n’est pas pour améliorer la situation.
Au début du XXe siècle, ou plus exactement en 1906, un petit livre simple mais bien pensé et bien écrit a fait scandale à Port-au-Prince. Cette espèce de conte philosophique avait rompu avec les règles locales non pour avoir intégré le créole au côté du français – cela se faisait déjà –, mais pour avoir osé traiter d’un sujet encore tabou à l’époque : le vodou. Le lecteur averti aura compris qu’il s’agit de Mimola, Ou l’histoire d’une cassette d’Antoine INNOCENT, paru à l’imprimerie E. Malval. Duraciné VAVAL, qui le préfaçait, était pourtant « persuadé du bon accueil que le public fera(it) » à l’œuvre. Il écrivait cela peut-être par précaution littéraire, pour désamorcer la bombe, congédier l’orage qu’il voyait bien venir. Antoine INNOCENT, lui-même, savait d’ailleurs qu’il touchait à un sujet « peu sympathique, réprouvé même par une catégorie de gens », c’est-à-dire l’élite bienpensante. Il explique que s’il le faisait, c’était moins pour étaler les pratiques du vodou haïtien aux « âmes sensibles » que pour montrer les ressemblances de ces pratiques aux religions antiques. Et c’est vrai que non seulement le vodou existe ailleurs, en Amérique, dans les Antilles, et n’en parlons pas de l’Afrique de l’Ouest qui en est le berceau, mais encore il a des analogies dans d’autres pratiques culturelles et religieuses historiques dans des milieux sans liens avec les Noirs, lesquelles n’ont pas complètement disparu d’ailleurs. Certes la campagne menée tambour battant dans la Presse et à Hollywood pour justifier l’occupation d’Haïti à partir de 1915 finira par faire d’Haïti la terre du vodou, comme s’il n’existait pas ailleurs, il reste que l’Église concordataire de 1860 contrait l’héritage pastoral des évêques et des prêtres assermentés et simoniaques que Toussaint Louverture avait fait venir en Haïti alors qu’il gouvernait l’Île. Ce clergé fermait les yeux sur certaines pratiques douteuses dont on dit avoir contribué d’ailleurs à l’indépendance du pays. Des chefs d’État comme SOULOUQUE devenu FAUSTIN Ier (1847-1859) ont même été ouvertement vodouisants. Un jugement prononcé à la fin du XIXe siècle ou plutôt au début du XXe siècle révélait l’existence vraisemblable de pratiques de sorcellerie dans le pays. Le jugement avait fait beaucoup de bruit. On préparait déjà les esprits étrangers à assimiler Haïti aux pratiques vodou alors qu’on sait bien qu’il ne faut pas confondre vodou et sorcellerie, et que des pratiques similaires peuvent d’ailleurs exister dans toutes les religions. Mais le monde bienpensant en Haïti comme à l’étranger ne l’entendait pas de cette oreille.
Au temps d’Antoine INNOCENT, la masse des lecteurs dans le pays n’était probablement pas plus importante que celle qui a survécu au régime de Duvalier, mais elle s’intéressait beaucoup plus aux livres. C’était encore le cas au moins jusqu’aux temps d’Élie LESCOT (1941-1946). Non seulement l’élite intellectuelle du pays était alors formée en Europe (France, Belgique et l’Allemagne), mais encore beaucoup d’enseignants de nos collèges et lycées venaient de France. C’est le cas d’Edgar LA SELVE, par exemple, qui avait tout l’air pourtant d’un espion à la solde du roi Léopold qui, comme on sait, cherchait alors à se tailler une colonie et qui avait finalement jeté son dévolu sur ce que l’on a appelé par la suite le Congo belge. Lysius SALOMON (1879-1888), qui avait fait reconstruire le lycée Pétion, fit venir en Haïti beaucoup d’enseignants français. Par après, conformément au Concordat de 1860, c’était des institutions catholiques, des écoles fondées par les Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC), le Petit-Séminaire Collège Saint-Martial des Pères du Saint-Esprit, les Sœurs de Saint Joseph de Cluny, qui avaient pris les rênes de l’éducation. On comprend que les lecteurs locaux aient fait montre d’aversion à propos de tout ce qui rappelait le vodou. Mais ce public, restreint et frileux, était attentif à ce qui se publiait.
À la sortie de Mimola, le scandale était tel que l’auteur, auparavant fort apprécié pour ses petits textes publiés dans les revues locales, a dû pour ainsi dire casser sa plume et changer de métier. Il n’a plus jamais rien publié de nouveau.
Que je sache, aujourd’hui encore le livre n’a pas été réédité. C’est l’édition de 1906 qui est encore en circulation alors qu’elle fourmille de fautes typographiques.
Ce roman avant-gardiste avait fermé la bouche à Antoine INNOCENT, mais il a ouvert la porte au vodou dans la littérature haïtienne. Il avait rendu possible le mouvement indigéniste haïtien.
Sans Mimola, nous n’aurions sans doute pas eu Ainsi parla l’Oncle de Jean-Price MARS ni Gouverneurs de la rosée de Jacques ROUMAIN, ni tout ce qui s’est produit autour de penseurs comme Lorimer DENIS… Sans Mimola, nous serions passé à côté de l’âme même de la culture haïtienne, qui mobilise artistes, peintres, sculpteurs et musiciens. L’attrait pour la couleur locale observé dans les anciennes colonies du Nouveau-Monde, par-delà les frontières même d’Haïti, n’aurait sans doute pas été possible. L’histoire de Mimola est rejouée en quelque sorte sous la plume de Jorge AMADO dans Yansan des Orages au travers des personnages comme Adalgisa et Manela. C’est dans ce même héritage qu’il faut inscrire l’œuvre de FRANKÉTIENNE, artiste prodigieux, auteur fécond, décédé le 20 février dernier.