Les chroniques de Jorel François

Domuni

Haïti et la violence des armes

Haïti et la violence des armes

Depuis quelque temps, les Haïtiens dans la diaspora comme à l’intérieur du pays sont mobilisés pour soutenir la Sélection nationale de Football. Qualifiée pour la Mondiale, Haïti a disputé son premier « match » hier contre l’Écosse. Un moment de répit, de liesse et de réjouissances, me diriez-vous ? Pas tout à fait. Parce qu’on ne peut pas vraiment oublier qu’en attendant le monde continue de tourner, c’est-à-dire comme il en a l’habitude, et donc sans trop de nouveautés ni trop de surprises. D’ailleurs les jeux ont été rattrapés par la politique – migratoire, économique, culturelle… Vertières a même créé de la polémique alors qu’on pouvait penser qu’il s’agissait tout simplement de l’histoire. Manifestement le passé n’est pas passé, et beaucoup paraissent déterminés à le perpétuer dans le présent, pour que rien ne bouge.

De Saint-Domingue à Haïti, cette île baignée de notre sueur et de notre sang, a toujours été un piège pour le Noir. Sur elle, nous avons évolué dans une société de violence faite de toute sorte : violence contre les corps, contre l’intelligence, contre la culture…. Et ces derniers temps, Haïti est traversée par une sorte de violence pour le coup inédite : celle résultant surtout de ce déferlement d’armes à feu importées de pays voisins. Des romans comme Combats, Les villages de Dieu, Antoine des Gommiers, Soleil à coudre et même un film de long-métrage, « Freda » (2021), font écho à cette descente aux enfers. Les armes enlèvent des vies, rendent la vie quotidienne impossible et l’avenir incertain. Des pauvres sont mobilisés, avec le ventre creux, la tête vide de références historiques, culturelles, mais avec une arme lourde entre les mains au service d’une cause honteuse : l’entretien dans l’ignorance et la misère d’une catégorie de la population, à laquelle ils appartiennent d’ailleurs. Mais en même temps, Haïti a-t-elle jamais été une société désarmée, et les armes sont-elles mauvaises en elles-mêmes ?

Le baron de Vastey, qui a servi Dessalines, puis Christophe, réfléchissant sur le sort des premiers « Haytiens » historiquement connus, les Tainos, rappelait dans Le système colonial dévoilé (1814), que c’est parce que ces derniers n’étaient pas armés que les Espagnols avaient pu les réduire en esclavage. Et si les Nègres, qui les ont remplacés, n’avaient pas eu accès aux armes, grâce à leur participation à la guerre de l’indépendance des États-Unis, et à Saint-Domingue, pour avoir été armés tantôt par les Blancs contre les Affranchis (Noirs et Mulâtres), et par les Affranchis contre les Blancs, mais aussi grâce à l’enrôlement de certains dans l’armée royale espagnole dans la partie actuellement appelée République Dominicaine, puis en fin grâce à Sonthonax lors de la proclamation officielle et générale de l’abolition de l’esclavage dans la colonie, jamais ils auraient accédé à la liberté.

Quand, face à la détermination des Nègres qui avaient déjà acquis certaines expériences militaires, et face à la menace imminente de l’Angleterre et la détermination des Blancs qui étaient contre la Révolution française de livrer la colonie aux Anglais, Sonthonax a armé les esclaves avec la promesse de la liberté, il leur avait bien dit que celui qui voudra leur enlever ces fusils voudra leur rendre esclaves. Et c’est bien ce qui a failli arriver lors de l’expédition de 1802 de Bonaparte, et c’est ce qui est effectivement arrivé, d’une certaine manière, avec le désarmement des Cacos et le renvoi de l’armée indigène au début du XXe siècle lors de l’Occupation étatsunienne. Et c’est sans doute cela qui nous a valu récemment la violation du territoire haïtien par les forces armées dominicaines.

L’Europe, et avec elle, l’Occident en général, est devenue ce qu’elle est, elle a dominé le monde non d’abord par le savoir mais par les armes. C’est l’industrie du fer, matière première des premières armes, à commencer par l’épée, en passant par la poudre à canon venue de Chine, qui a donné à l’Europe, puis aux États-Unis d’Amérique, cette ascendance sur les autres peuples. Le mythe rapporté par Hésiode de la succession des âges rappelle bien que c’est avec l’ère des hommes de fer que sont nées les guerres, au moins dans leur dimension massivement dévastatrices, meurtrières, et probablement l’asservissement de quantité d’hommes pour travailler la terre et produire des richesses au profit d’autres hommes…

En Haïti, nous avons pris notre indépendance non parce que le colon nous avait appris à lire et à écrire (ce qu’il ne voulait d’ailleurs pas) et encore moins parce qu’il souhaitait notre indépendance, mais parce que nous avons appris à manier les armes et à les retourner contre nos véritables ennemis : les esclavagistes, et non contre nos frères victimes d’injustices. Entre nous, nous avons dit : l’Union fait la force, et les circonstances aidant, cela avait donné quelques résultats : l’indépendance en 1804 par exemple. Mais depuis, alors même qu’il nous arrive de chanter : « dans nos rangs, point de traitres ; du sol soyons seuls maîtres », nous avons oublié et nous avons été encouragés dans notre oubli, qui a donné lieu à des divisions, que l’on a encouragées pareillement, que l’on a exacerbées. Pendant ce temps, on a changé nos lois, on a repris nos terres, nos réserves d’or, incognito on a pillé nos fonds-marins et nos sous-sols, et l’on clame ad nauseam que nous sommes pauvres…, ingouvernables, et qu’on est fatigués de nous.

Etant donné les conditions de vie dans le monde des humains, les injustices engendrées par l’appât du gain…, le problème, dans l’Haïti d’aujourd’hui, n’est alors pas les armes en tant que telles mais leur légitimité et ceux contre quoi ou contre qui elles sont utilisées. La légitime défense n’est pas moralement condamnable, mais encore faut-il respecter les conditions de son usage. En Haïti, au moins depuis cette indépendance précipitée et non préparée que nous avons faite, il paraît que nous sommes devenus incapables d’identifier qui sont nos ennemis et qui sont nos amis, qui sont nos

agresseurs et qui ne le sont pas. Nous nous sommes souvent trompés d’ennemis et d’amis. Nous avons pensé que l’ennemi, c’était le frère, c’était Dessalines ; les gens de l’arrière-pays que l’on entend tenir en dehors de la République de Port-au-Prince, de l’accès aux biens les plus élémentaires, à une vie décente, à la culture, au savoir… et ceux qui sont en réalité nos ennemis ont accès aux bénéfices interdits aux fils authentiques du pays.

Puisque les armes peuvent servir à défendre des vies, la liberté et autres biens fondamentaux, puisqu’elles ne sont pas interdites non plus dans la plupart des sociétés, qui les promeuvent d’ailleurs, il nous en faut alors. Mais il nous faut du même coup être très conscients de ce pourquoi nous les avons, nous demander à quelle fin les utiliser. Quand nous ne savons plus pourquoi posséder une arme et qui autoriser à la posséder, c’est alors que les guerres fratricides et donc civiles deviennent possibles. Elles commencent dans le meurtre du voisin, du frère qui a une identité, un visage mais que l’on refuse de considérer comme un frère, comme un autre soi-même, comme un être humain avec la même dignité que soi et peut-être aussi les mêmes droits. Le visage de l’autre, comme le rappelle Lévinas, m’invite à la responsabilité, et m’interdit de tuer…

Quand je prends conscience que l’autre n’est pas un ennemi mais un autre moi-même, un frère, je deviens responsable de lui, je ne porte pas la main contre lui, je ne le tue ni ne lui nuis. Je réalise que je suis invité en conscience à le protéger.