Les hommes ressemblent parfois à des enfants qui courent et se battent pour des babioles, des cailloux ou des bouts de chiffons, avec cette différence, contrairement aux enfants ou aux primates, ils le font avec beaucoup plus d’intelligence, de stratégie et de détermination. Et il est surprenant que nous employions tant d’énergies et de moyens à nous autodétruire. Il est encore plus étonnant que nous continuons de promouvoir des schèmes de pensée, d’encenser des attitudes et comportements qui encouragent la violence. Des batailles rangées d’autrefois où s’alignaient des hommes armés de gourdins, de piques ou de flèches, aux pluies de bombes d’aujourd’hui larguées depuis des avions supersoniques ou téléguidées grâce à des dispositifs satellitaires, la guerre est décidément l’une des activités que l’homme sait faire le mieux. Il y met toute son intelligence, tout son cœur, tout son fiel. Il s’agit non seulement de maîtriser l’autre semblable désigné pourtant comme un ennemi, mais de l’humilier, de le détruire, de l’anéantir. « L’homme est une des rares espèces animales qui tue ses semblables de manière délibérée », et je ne sais grâce à quel retournement de la raison, quel usage perfide de cet instrument, déplore Jean-Pierre Changeux dans L’homme neuronal. Thomas d’Aquin, bien avant Changeux, s’étonnait déjà de ce constat. L’homme serait le seul animal de la nature qui tuerait quand bien même il n’aurait pas faim. Il est capable de se montrer non seulement méchant mais encore cruel. Toutefois, les hommes ont-ils toujours fait la guerre, ont-ils toujours été aussi méchants et cruels ? La guerre fait-elle partie de la génétique de l’homme, de son état naturel?
Invention de la guerre
On a longtemps pensé que la guerre était une invention du néolithique et donc une conséquence de la sédentarisation, de l’agriculture, l’élevage et de la privatisation des ressources. On soutenait que les premiers hommes, nomades, vivant de cueillette et de chasse, ne connaissant pas la propriété privée, n’avaient alors pas vraiment de raison de se battre et de se faire la guerre. Au contraire, des peuplades différentes qui se rencontraient sur un même lieu s’entraidaient dans leur migration et leur lutte contre les éléments et encore davantage quand l’abondance était au rendez-vous : il y avait moins de pressions démographiques sur les ressources. Les premières traces attestant la présence de l’épée en Europe ne remontent pas au-delà de 1700 av. J.C. Elles datent alors du contexte de la sédentarisation, de la privatisation et de la croissance démographique.
Cependant de nouvelles donnes viennent remettre en question cette vulgate confortée jusque-là par l’archéologie. Des découvertes archéologiques récentes permettent de soutenir que la pratique de la guerre est bien antérieure au néolithique. Des squelettes de personnes mortes de traumatismes violents ont été retrouvés, des traces de massacres collectifs, des exécutions de groupes de personnes, vraisemblablement appartenant à une même famille ou groupe de personnes proches, des restes de personnes mortes avec des côtes et jambes cassées, des cranes perforés, laissent présumer l’existence de conflits violents entre groupes humains antérieurs à la sédentarisation et à la privatisation des ressources. Déjà à l’époque paléolithique on se faisait violence sans doute pour les femmes, les questions de préséance, d’honneur et autres motifs analogues. Les chasseurs cueilleurs n’ont peut-être pas connu l’intensité des violences datant de l’époque de l’âge de bronze ou de fer, mais ils se confrontaient bel et bien à la violence armée.
Interaction entre chasse et guerre
Dès que les hommes ont pu se fabriquer des outils en vue de l’amélioration de leur quotidien, ils les ont probablement utilisés aussi pour la cueillette, la chasse et la pêche. La pratique de la chasse et de la pêche complétait celle de la cueillette. Et avec la pratique de la chasse, et de l’emploi d’outils contondantes, fut-ce une pierre taillée utilisée comme projectile ou un morceau de bois utilisé pour frapper, l’homme fait l’expérience de la violence, de la mort donnée en se faisant aider d’un instrument. Doué d’intelligence, il n’a de cesse d’améliorer ses techniques, d’élaborer de nouvelles stratégies. Ce n’est sans doute pas la chasse en tant que telle qui a donné lieu à la guerre, mais la pratique de la guerre qui s’est servie des stratégies de la chasse pour pouvoir mieux s’entretuer. Les hommes préhistoriques chassaient pour se nourrir. Le besoin de se nourrir était alors le motif de cette pratique. L’habitude de la chasse, coupée du besoin de se nourrir, pratiquée comme loisirs chez ceux que l’on appellerait les Grands, les « nobles » viendrait en réalité d’un besoin de se donner du mouvement, et de s’exercer à la guerre par temps de paix, pour garder la forme, se perfectionner et se rendre plus efficace dans les prochains combats. Pour ce motif, le pharaon, dans l’Égypte ancienne, se réservait d’ailleurs le droit de chasser les lions. S’est ainsi mise en place une certaine aristocratie guerrière qui allait aussi de pair avec la prédation, le cumul des richesses.
Les « nobles » et la pratique de la guerre
Les premières guerres ont été sans doute défensives ou punitives. La guerre de Troie menée pour venger le rapt d’Hélène, épouse du roi Ménélas, témoigne vraisemblablement de ce premier motif. Mais les hommes ont vite pris goût à la guerre en raison du butin, des rapts, des viols et autres avantages (extension territoriale) auxquels elle donnait lieu. On passait alors rapidement des guerres punitives aux guerres d’agression. Le banditisme de grand chemin, la piraterie, qui a longtemps régné sur nos mers et souvent soutenue par des royaumes, sont des reliquats de ce lointain passé.
Voltaire présente la guerre avant tout comme œuvre des rois et des « nobles » de tous les siècles. Collaborent aussi à cette « boucherie héroïque », comme il l’appelle dans Candide, des mercenaires opportunistes, alléchés par ce qu’il y a à gagner. Cependant, les citoyens de certaines sociétés fameuses d’autrefois étaient en même temps des militaires : tous participaient à la défense de la cité. C’est vrai en Grèce, c’est vrai aussi à Rome, à moins qu’on en soit exempté pour une raison ou une autre, comme ce fut le cas pour Publius Vatinius, comme l’explique Cicéron dans De la nature des dieux.
Au Moyen âge encore, c’était plutôt les nobles qui allaient à la guerre. Avec le privilège des terres, ils avaient le devoir de payer le tribut du sang. Avec le mercenariat, ce ne furent plus seulement les nobles mais aussi les petits, les ignobles, qui versaient leur sang, et dans le cas de ces derniers, souvent pour des causes qu’ils n’entendent pas, fait remarquer Voltaire. Et à partir de la Révolution française, ce sont désormais les forces vives même de la nation qui sont mobilisées, quand les grands restent parfois tranquillement chez eux dans leur canapé ou derrière leur bureau.
Sans remonter à l’Antiquité en tant que telle, le baron de Ferney cite des noms de brigands notoires comme Gengis Khan ou Tamerlan, qui ont ensanglanté le monde de leur temps. La religion n’est malheureusement pas toujours en reste : elle excite les passions, mobilise des ressources au service de la haine, de la destruction, de la mort. Et les prêtres bénissent les canons.
Avec son ironie mordante, Voltaire explique à l’article « Guerre » de son Dictionnaire philosophique : « Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apoplexie : le prince et son conseil voient son droit évident. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu’elle ne le connaît pas, qu’elle n’a nulle envie d’être gouvernée par lui, que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement; ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d’hommes qui n’ont rien à perdre ; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche, et marche à la gloire. Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent part, chacun selon son pouvoir, et couvrent une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengis Khan, Tamerlan, Bajazet n’en traînèrent à leur suite. Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, et qu’il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s’ils veulent être de la partie; ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer. Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s’agit. On voit à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes également les unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ; toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible. Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain ».
Guerre et consultation des dieux
Dans la Grèce comme dans la Rome antique, on ne faisait pas la guerre sans consulter les dieux. En guerre contre les Mèdes de Xerxès, les Athéniens, conduits par Aristide, consultent la pythie, et les Lacédémoniens, les entrailles des bêtes. À Rome, on consultait Bellone. Et il arrivait, explique Plutarque, que l’on priât aussi les dieux des ennemis pour qu’ils soient propices plutôt aux soldats romains.
De tous les temps on a donc toujours convoqué les dieux et s’étriper les uns les autres en invoquant leur nom. Et les dieux, eux-mêmes, croyait-on, prenaient parti, se rangeaient au côté des uns contre les autres, en donnant priorité, bien sûr, à leurs propres adorateurs, à moins qu’ils veuillent les punir pour une faute explicite ou cachée. C’est le cas par exemple lors de la guerre de Troie : les dieux de chacun des peuples belligérants se rangeaient, croyait-on, au côté de leur peuple et combattaient contre l’autre camp. Tandis que les Grecs invoquaient Athena, les Romains Maris, et les Hébreux Yahvé Sabaoth (comprendre Yahvé, chef des armées), jusque dans le christianisme, religion de la joue tendue, il arrive qu’on bénisse les canons. Et quand ce n’est pas le cas, des chrétiens de leur propre initiative individuelle invoquent Dieu au service de la guerre. On voit bien que cette pratique courante dans l’Antiquité a encore de beaux jours devant elle.
La violence et la guerre font-elles donc partie du naturel humain ?
La violence fait sans doute partie de la vie, et elle peut même être mise au service de la vie. La forme de violence qu’est la guerre est aussi éthiquement permise quand elle est défensive mais inacceptable quand il s’agit de guerre d’agression. Alors même que des vestiges archéologiques prouvent que la pratique de la violence et même de la guerre date d’avant le néolithique, il est à remarquer que, voilà cinq siècles à peine, l’accueil donné par les Amérindiens aux Européens avant que ces derniers ne commencent à déployer leur violence et leur volonté de conquête tout en les traitant de « sauvages » prouve que même après l’invention de la guerre, la rencontre de deux ou plusieurs ethnies différentes ne donne pas nécessairement lieu d’abord à de la confrontation et à la guerre, mais à la curiosité, l’ouverture à la différence et à la coopération.
En Ayti, Quisqueya ou Bohio, devenue Hispaniola avec les Espagnols, Saint-Domingue avec les Français, puis Haïti avec l’indépendance de l’Île, les Européens, à la suite de leur débarquement, ont été reçus pratiquement comme des dieux. Guacanagaric, Cacique du Marien, dans le nord et le nord-ouest de l’actuelle République d’Haïti, concéda un terrain à Colomb pour construire le fort de la Nativité avec les débris de la Santa Maria, qui venait de faire naufrage. En Amérique du Nord, les Aborigènes donnèrent à manger aux Anglais comme aux Français, leur apprirent des techniques de construction pour s’abriter et résister aux rigueurs de l’hiver. La donne changea bien sûr quand ces derniers ont commencé à voler, violer et tuer…
Ce qui est vrai pour les Amérindiens dans le contexte de leur rencontre avec les Européens l’est tout autant d’une certaine façon pour l’Afrique noire en dépit de son expérience négative avec les Musulmans qui devrait les rendre plus méfiants. Ils ont pourtant commencé par accueillir les Portugais au XVe siècle, qui ont joué par la suite sur les animosités et exacerbé les divisions internes, et intensifié la traite commencée par les Musulmans. Au XIXe siècle encore, certains Européens comme René Caillié n’auraient pas pu pénétrer l’intérieur des terres pour explorer et dresser des cartes s’ils n’avaient pas été aidés par la population locale. Généralement les autorités et les populations locales ne commencent à se montrer méfiantes et hostiles que face aux conséquences négatives de ces rencontres.
Beaucoup de penseurs s’inscrivent donc plutôt en faux contre la pratique de la violence et de la guerre. Jean-Pierre Changeux, lui-même, ne parlerait d’ailleurs pas de retournement de la raison et de perfidie si la guerre relevait selon lui de la nature de l’homme…
Dans Candide, Jacques, un personnage de ce roman philosophique de Voltaire, critique la méchanceté humaine et les guerres. Les hommes ne sont point nés bêtes féroces, soutient-il, mais ils ont inventé des armes pour s’entretuer. Voltaire, intellectuel résolument contre la guerre, soutient par ailleurs, dans Dialogues entre A, B, C, IIIe entretien, que l’état naturel de l’homme n’est pas l’état de guerre. « Si l’état naturel de l’homme était la guerre, tous les hommes s’égorgeraient », argumente-t-il. Voltaire reconnaît toutefois, dans Homélies prononcées à Londres, que « les hommes, qui ne sont point nés pour être meurtriers, puisque Dieu ne les a point armés comme les lions et les tigres ; qui ne sont point nés pour l’imposture, puisqu’ils aiment tous nécessairement la vérité ; qui ne sont point nés pour être des brigands ravisseurs, puisque Dieu leur a donné également à tous les fruits de la terre et les toisons des brebis, mais qui cependant sont devenus ravisseurs, parjures et homicides, sont réellement les anges transformés en démons ».