Les chroniques de Jorel François

Domuni

À propos de la guerre juste

La mémoire est sélective, nous le savons bien. Alors quelques rappels : en 2003, c’était la guerre contre l’Irak et le renversement de Saddam Hussein. En 2011 : guerre contre la Lybie et renversement de Kadhafi. Depuis février 2022, c’est aussi la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Beaucoup de pays occidentaux ont désigné la Russie comme étant l’agresseur, et ont bien sûr condamné l’attaque. Mais voilà quelques mois, les États-Unis de Donald Trump menaient un blocus unilatéral contre le Vénézuéla qu’ils ont finalement envahi pour enlever Nicolas Maduro du pouvoir. Depuis bientôt deux semaines, c’est le tour de l’Iran d’être sous les feux des États-Unis d’Amérique et d’Israel, et beaucoup de pays occidentaux ont applaudi à l’exception de l’Espagne et de l’État du Vatican. Quelle logique dans cette politique, dira-t-on, de deux poids, deux mesures?

 

À chacun de se faire sa propre idée de la situation. Mais pour aider à la réflexion, sans entrer dans des questions complexes du droit international pour lesquels nous ne sommes pas compétent, évoquons quelques mots à propos de la guerre autrefois dite juste. Après tout, ne faut-il pas des raisons sérieuses, et non de simples prétextes, pour qu’un groupe, aujourd’hui on dirait un État, entre en guerre contre un autre ? ou conviendrait-il mieux de laisser tomber les masques et se durcir le visage, mine renfrognée, et s’attaquer à son semblable, faire pleuvoir des bombes, détruire des infrastructures, et répandre le sang dans la boue, dans la poussière, dans le sable, sur le bitume ou l’asphalte sans autre forme de procès ?

 

L’Antiquité et l’idée de guerre juste

 

On sait de nos jours que la Grèce était assez tributaire d’autres cultures et civilisations qui l’avaient précédée (la culture égyptienne en particulier), elle demeure toutefois l’une des sources immédiates de la culture occidentale. Et au cœur de la culture grecque : l’Iliade et l’Odyssée qui racontent la guerre de Troie et le retour d’Ulysse. On pouvait probablement faire la guerre dans l’Antiquité par plaisir ou en se donnant de prétextes, mais tel n’est pas ici le cas dans le texte. À l’origine de la guerre de Troie, la volonté de réparer un affront objectif : l’enlèvement d’Hélène par Pâris.

 

Il existe déjà un droit de la guerre (jus belli ou encore jus ad bellum) dans l’Antiquité tout comme l’idée même de guerre juste (bellum justum). Dans le droit de la guerre (jus belli), Francisco de Vitoria, au XVIe siècle distingue un droit dans la guerre (jus in bello). Des Modernes, à sa suite, évoquent un droit postérieur à la guerre (jus post bellum), qui sont des règles à respecter au cours et à la suite de la guerre, pour souligner que même en situation de conflit ouvert on ne fait pas n’importe quoi.

 

Dans l’Antiquité non plus on ne faisait pas n’importe quoi sous prétexte de guerre. A Rome, par exemple, pour qu’une guerre soit déclarée juste (au nom des dieux), il faut que ses motifs aient été examinés par un collège fécial constitué de vingt prêtres. Selon Denys d’Halicarnasse, historiographe, le droit fécial remonte à Numa Pompilius. Cicéron soutient que l’application de ce droit garantissait la guerre juste.

 

Christianisme et guerre juste

 

Au début de l’ère chrétienne, beaucoup de militaires dans l’empire romain se font chrétiens. Des intellectuels chrétiens de l’époque, comme Tertullien, Origène, se sont penchés sur la question, d’autant plus que le serment militaire, le port d’armes, et la pratique de la guerre dans l’empire romain posaient un problème de conscience à certains chrétiens. Persécutés, certains préféraient mourir au lieu de devoir porter une arme et ainsi s’exposer à donner la mort. C’est le cas par exemple de Maximilien de Théveste, fils de militaire, mort martyr en 295. Au moment où Constantin se convertit au christianisme, il est rapporté que la nouvelle religion totalise déjà 15% de la population de l’empire. Si elle est encore une religion minoritaire, il reste que la plus grande partie des gens de l’administration de Constantin, y inclus ses soldats étaient déjà chrétiens. C’est dans ce contexte que l’on commence à chercher comment concilier le métier de militaire dans l’empire et le fait d’être chrétien. Après tout, n’était-on pas déjà en train d’envisager la réintégration des renégats (lapsi) dans la communauté ? Les papes Corneille (251-253), Étienne (254-257) étaient tout à fait de cet avis, même si des intransigeants comme Novatien, un prêtre romain et anti-pape (251-253), ou encore Donat, évêque schismatique de Carthage (313-350), s’étaient opposés à cette politique estimée laxiste. Il fallait donc aussi trouver un arrangement pour ces chrétiens militaires au service de l’empire.

 

A partir d’idées reprises de l’Antiquité romaine, de Cicéron en particulier, saint Augustin met en place notamment dans son De libero arbitrio (Du libre arbitre) et son De civitate Dei (La cité de Dieu) ce que l’on peut considérer en milieu proprement chrétien comme étant les premiers principes de la guerre juste. Il est suivi dans son initiative par d’autres théologiens comme Isidore de Séville qui, dans Etymologiae sive origines (Étymologies), donne une définition de la guerre juste, et surtout par Gratien qui, dans ses Décrétales (une compilation de textes), propose un chapitre entier sur la question. Dans ce contexte de luttes contre les Investitures, de croisades et chasse donnée aux hérétiques, Gratien soutient la compatibilité du port d’arme avec l’évangile. Thomas d’Aquin donne une nouvelle synthèse des principes de la guerre juste dans sa Summa theologica (Somme théologique).

 

L’idée de guerre juste est reprise par la suite et nuancée par des théologiens de l’École de Salamanque. C’est pourtant sur elle (mais aussi sur Aristote) qu’à la même époque se fondait Jean Sepulveda dans son livre Democrates segundo pour argumenter en faveur des guerres de conquête menées par l’Espagne en Amérique, en particulier au Mexique, contre les Amérindiens. Sepulveda évoquait alors la nécessité d’amener ces derniers à l’évangile – fut-ce par la force.

 

Selon Sepulveda, les Amérindiens « sont des gens barbares et inhumains, étrangers à la vie civile et aux coutumes pacifiques. Et il sera toujours juste et conforme au droit naturel que ces gens-là soient soumis à l’empire de princes et de nations plus cultivés et humains, afin que, bénéficiant de leurs vertus et de la sagesse de leurs lois, ceux-ci s’éloignent de la barbarie et se décident à une vie plus humaine (…) S’ils rejettent cependant un tel empire, celui-ci pourra leur être imposé par la force des armes, et cette guerre sera juste selon le droit naturel ».

 

Nous retrouvons en fin l’idée de guerre juste sous la plume de Hugo de Groot, dit Grotius, jurisconsulte et diplomate hollandais (1583-1645) et Thomas Hobbes (1598-1679), et elle a fait son chemin dans l’Église catholique jusqu’à Vatican II.

 

Les principes de la guerre juste

 

Pour qu’une guerre soit juste a) elle doit être déclarée par une autorité légitime b) en raison d’une juste cause. Il est considéré comme juste par exemple, au nom même du principe de la légitime défense, de faire la guerre pour repousser une agression, qu’on ne peut neutraliser autrement que par ce moyen et c) il faut s’en tenir à la droite intention pour laquelle cette guerre a été déclarée. On ne peut donc en profiter pour faire autre chose (comme piller, violer…etc).

 

À ces trois principes déjà présents en quelque sorte sous la plume de saint Augustin, et qui se retrouvent dans la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, s’ajoutent d’autres, de Raymond de Peňafort, juriste dominicain du XIIIe siècle d’une part, puis de Francisco de Vitoria, également dominicain, et de Francisco Juarez, jésuite, d’autre part. Ces deux théologiens du XVIe siècle sont de l’École de Salamanque. 

 

Selon ces penseurs, il ne faut déclarer la guerre qu’après avoir épuisé tous les recours pacifiques possibles et que si l’on est plus ou moins certain de pouvoir la gagner. Il faut par ailleurs que les souffrances et les maux provoqués par cette guerre soient inférieurs au bien recherché. On ne doit, en fin, s’attaquer qu’à ceux qui ont la capacité de nuire (aux nocentes), et donc ceux qui sont également armés. On ne doit pas en conséquence s’attaquer aux civils qui ne sont pas des combattants.

 

Il y a aussi le principe de proportionnalité qui veut qu’on ne doive pas faire à l’ennemi plus de tort qu’il n’avait lui-même fait.

 

Des principes aujourd’hui mis à mal

 

Les principes de la guerre juste, mis en place progressivement dans l’histoire, sont aujourd’hui plutôt malmenés. Ils sont inopérants et ne sont pas respectés. C’est déjà le cas par exemple du principe qui veut qu’il faille une cause juste pour déclarer la guerre. Il n’y a de guerre juste que la guerre défensive. Toute guerre d’agression est nécessairement injuste. Or la plupart de nos guerres récentes ne sont pas des guerres défensives.

 

Le principe qui veut qu’il faille que les maux provoqués par cette guerre soient inférieurs au bien recherché n’est pas non plus respecté. C’est la même situation pour celui qui dit qu’on ne doit s’attaquer qu’aux nocentes, c’est-à-dire à ceux qui sont donc potentiellement des belligérants.

 

Les civils ont toujours souffert des guerres : viols, rapines et autres types de représailles de la part des militaires. Aujourd’hui le terrorisme complique encore plus la situation : on ne sait plus qui est militaire, qui est civil). Et le viol reconnu comme un crime est considéré sur le terrain par certains comme une arme de guerre.

 

Par-delà les bombes nucléaires, il y a le problème de l’utilisation démesurée que l’on fait de la force : les balles à fragmentation, qui détruisent tuent et les nocentes et les innocentes, des armes qui polluent l’environnement et le rendent longtemps invivables, les maladies qui s’ensuivent, les armes bactériologiques. Autant d’éléments qui montrent que l’on n’est pas du tout dans la logique du respect des principes de la guerre juste.