Les chroniques de Jorel François

Domuni

Arrêter le processus de la fabrique de la misère

Le 7 février dernier, le Conseil Présidentiel de Transition de neuf membres en place depuis avril 2024, lequel avait remplacé l’ancien Premier Ministre Ariel HENRY qui avait été empêché de rentrer en Haïti à la suite de son voyage au Kenya à la fin du mois de février 2024, a terminé son mandat sans avoir pu neutraliser les gangs ni faire des élections. Le Conseil a laissé le pouvoir à Alix Didier FILS-AIMÉ, premier ministre en place depuis novembre 2024. Quelques jours avant son départ, le Conseil avait pourtant tenté de congédier M. FILS-AIMÉ, mais c’était sans compter avec l’appui des faiseurs de roi en Haïti. M. FILS-AIMÉ a donc survécu au Conseil sous la décision de Washington et de la CARICOM. M. FILS-AIMÉ devra vraisemblablement faire ce que n’ont pas pu faire les gouvernements précédents : neutraliser les gangs et réaliser des élections.

 

L’Organisation Mondiale des Nations Unies promet le déploiement d’une nouvelle force au mois d’avril 2026 pour faire suite à l’intervention dite policière que le Kenya avait accepté de diriger. Mais la population haïtienne n’est pas dupe. Selon elle, une intervention militaire ou policière n’est seulement qu’une solution cosmétique, qui participe d’ailleurs du pourrissement de la situation. Il suffit de revenir sur ce passé récent pour s’en convaincre.

 

Depuis la fin de l’Occupation étatsunienne, en 1934, qui a laissé un goût amer sur les lèvres et des souvenirs de massacres atroces dans les mémoires, il n’était plus question de présence de forces étrangères sur le territoire national. Les États-Unis se prenaient autrement pour mener ses actions – par l’armée nationale d’Haïti (FAD’H) par exemple. Mais avec le retour d’Aristide en 1995, l’armée a été démobilisée et une force de police a été créée par les États-Unis et le Canada. Aux 25 000 Marines qui ont ramené Aristide ont succédé des soldats Onusiens, et depuis l’Organisation continue d’être présente sur le terrain. Après le second renversement d’Aristide en 2004, les forces françaises, étatsuniennes ont laissé la place à une présence de nouveau officialisée des soldats Onusiens, qui auraient désarmé des groupes qui avaient servi au deuxième renversement du gouvernement d’Aristide. À la suite du tremblement de terre de 2010, ces mêmes soldats ont introduit le choléra qui a fait beaucoup de morts dans le pays. Aujourd’hui encore, l’épidémie n’est pas tout à fait éteinte. La population accuse ces militaires de viols, de pillage des ressources naturelles. Ce fut une autorité de l’Organisation des Nations Unies qui aurait fédéré les gangs qui, au moins depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, terrorisent la population…

 

L’existence de groupes armés sur le territoire national n’est pas un phénomène nouveau, mais leur mode d’organisation, leur désignation par le concept de gang, leur collusion avec l’économie criminelle le sont. Il s’agit de pratiques importées d’autres pays de la région.

 

Si une intervention militaire ou policière ne ferait qu’empirer la situation, il reste qu’il est fondamental de trouver une solution à la crise pour arrêter cette descente aux enfers. Stabiliser le pays, créer un cadre de sécurité, procéder à des élections honnêtes – réduire les mauvaises influences internationales à défaut de pouvoir les enrayer…

 

Il serait important de renforcer la police nationale dont on dit être infestée d’agents qui travaillent pour des ambassades étrangères, et qui serait, de surcroît, en collusion avec des bandits et des trafiquants de drogue.

 

Haïti a été encouragée par des instances internationales à privatiser ses entreprises nationales, ses ports et aéroports, ce qu’elle a effectivement fait vers la fin de la première décennie 2000. Il serait important de sécuriser la frontière, les ports et aéroports, qui sont non seulement des sources de convoitises et de rivalités, mais aussi des lieux de transit illicites d’armes à feu utilisées contre la population.

 

Haïti vit essentiellement de produits importés de la République Dominicaine et des États-Unis. Il est devenu urgent de contrôler ces produits notamment en provenance de la République Dominicaine dont la qualité est, dit-on, douteuse pour raison de non-respect de certaines normes sanitaires, limiter ces importations, encourager la production nationale et créer dans le pays des conditions de production et de transformation de produits de base à la consommation locale : redonner au pays l’autonomie alimentaire dont il jouissait encore dans les années 1980.

 

Veiller à l’application de la Constitution de 1987, rendre concret l’accès aux soins de santé et la scolarisation universelle demandée par la Constitution, contraindre à payer l’impôt, punir les corrupteurs et les corrompus, interdire la possession et le port illégal d’armes à feu…

 

La plupart des Haïtiens de la diaspora qui ont eu une responsabilité politique en Haïti ces derniers temps n’ont pas donné de bons résultats; ils n’ont pas non plus été des modèles de probité. Mais en dépit de cette expérience politique négative que nous avons eue avec ces derniers, nous ne pouvons pas nous payer le luxe de bouder cette immense quantité de ressources humaines de laquelle s’était vidé le pays alors même qu’il en a plus que jamais besoin. Nous n’avons pas d’autres choix que de continuer à compter avec diaspora qu’il faut alors intégrer dans ce qui se fait dans l’espace haïtien. Haïti peut donc redevenir sinon la perle qu’elle a été du moins un pays où l’on peut encore vivre.