Les chroniques de Jorel François

Domuni

A propos de « Mon fils »

Tourné à Jacmel, en Haïti, ce film documentaire intitulé « Mon fils » est réalisé en 2023 par Jérôme Clément-Wilz. Il vient d’être projeté le 16 mai dernier (2025) à Montpellier au « Diagonal ».

Un témoignage poignant d’empathie « humide », et de ce qu’on appelait autrefois « instinct maternel ».

Sans forcément divulgâcher le film, comme on dit, il nous semble bon d’en dire quelque chose, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une œuvre retrouvable dans les circuits habituels.

« Je vous arrête tout de suite : je n’ai pas d’enfants biologiques ni d’enfants adoptifs mais des enfants. Un point c’est tout ».

Voilà à quelques mots près comment répond Diane Thibodeau à une question du réalisateur venu filmer une partie de son vécu avec Raphael, un enfant qu’elle a adopté à Jacmel dans le sud d’Haïti. Ses deux fils « biologiques » lui ont été arrachés par leur père après une bataille juridique pour être ramenés en Europe. Et depuis elle ne les aurait plus revus. Dix ans après cette épreuve, alors qu’elle avait abandonné son rôle de professeur pour s’occuper d’enfants abandonnés en Haïti, Raphael est « entré » dans sa vie pour une nouvelle bataille juridique, cette fois-ci non contre une personne en particulier, mais contre tout un système.

La mer est à portée de main, des baignades dans un paysage naturel, mais défiguré par la misère. La vie telle qu’on peut la connaître dans certain milieu en Haïti. Et comme c’est le cas à la télé, dans les médias, en Haïti non plus, un « blanc » n’a pas le droit d’être à court de ressources, et être pauvre. Ce n’est pas « canon », ce n’est pas beau à voir.

Entendons-nous : la pauvreté est laide. Mais dans la laideur aussi il y a une gradation. Passe encore qu’un « noir » soit misérable, qu’il advienne qu’un « blanc » soit pauvre, alors ce n’est pas tolérable, ce n’est pas excusable. Il est forcément riche, et doit mener bon train. Quand ce n’est pas le cas, cela choque, on ne comprend plus rien, c’est le monde à l’envers. Le monde du capital, du consumérisme construit sur le dos des « nègres », qui ont travaillé gratuitement pendant des siècles et avec force coups de nerfs de bœuf, le dos lacéré, les bras et les jambes coupés. Et au service de tout cela : un appareil législatif et de thèses pseudo-scientifiques confortant les préjugés. Des étiquettes et des lieux assignés. Des condamnations sans appel.

En 1802, Napoléon, préparant l’expédition de Saint-Domingue, dans le but de rétablir l’esclavage aboli en 1793 par Sonthonax et validé par la Convention le 4 février 1794, aurait confessé : il faut briser les reins et la nuque de ces nègres pour à tout jamais leur empêcher de se redresser, rendre impossible toute revendication, toute révolte. Qu’ils aient à tout jamais la tête baissée et ne puissent se tenir debout.

Malgré les efforts des anciens esclavisés pour en découdre avec ce passé, et nous songeons à Delgrès en Guadeloupe, à Toussaint et Dessalines en Haïti, et plus récemment encore, à Lumumba au Congo, à Malcom X et à Martin Luther King aux USA, aujourd’hui encore l’immense majorité de leurs descendants en portent les stigmates. Des blessures dans leur narcissisme, des traumatismes transgénérationnels. Les milieux où ils vivent, les ressources qu’ils produisent, continuent d’être l’objet de prédation. Commerce inéquitable. Exploitation des ressources aux détriment des populations locales. Sous-développement. Des antipathies naturelles entre personnes, exacerbées, se transformant en des haines implacables. Encouragement de conflits armés, massacres, traite des personnes…

Dans la logique de Napoléon et de tant d’autres semblables, Roosevelt, qui fut trois fois de suite président de son pays, mais qui fut secrétaire adjoint à la marine quand les forces étatsuniennes ont envahi Haïti, aurait déclaré qu’il faut toujours dresser les haïtiens les uns contre les autres, ce n’est qu’en ce faisant que l’on parvient à les maîtriser. L’appât du gain aidant, en Haïti comme dans d’autres pays anciennement colonisés, ces projets inhumains trouvent si bien des imbéciles qui leur servent de relais locaux que celui qui ne voit que la surface des choses conclut avec une déconcertante facilité que le problème est inhérent aux pays et à ceux qui les habitent, et que l’histoire et les influences extérieures n’y sont pour rien.

L’heure est grave. Les descendants des asservis sont fatigués de lutter, ils reconnaissent désormais qu’ils ne peuvent pas se sauver tout seuls. Ils ont les reins cassés, la colonne vertébrale défaite et le cerveau ramolli. Il faut des mains tendues de nouveaux Granville, des Clarkson, des Wilberforce, de nouveaux « Amis des Noirs », qui acceptent de s’approprier cette cause au nom d’une certaine foi en l’humain.

C’est bien connu que la justice se vend dans certains pays, dans certains milieux, et que le trafic d’êtres humains existe encore. Mais de même que c’est à travers une brèche que passe la lumière, de même il faut une certaine blessure pour rendre possible la compassion, la voir germer, fleurir et fructifier.

Ce film illustre entre autres choses le dévouement sans limite d’une mère sur fond de détresse psychologique, de drame économique, social… Il montre aussi combien le droit peut passer à côté de sa raison d’être pour se transformer en entraves et ferment d’injustices. Le problème est peut-être aussi vieux que le trafic d’êtres humains et il refait surface au moins à chaque fois qu’une conscience individuelle se trouve face à un système, aux prises avec des lois estimées mauvaises.

Faut-il obéir ou non à des lois injustes, scélérates, immorales ?

Au moins deux réponses ont déjà été données à cette question : celle de l’Antigone de Sophocle, puis celle de l’Apologie de Socrate de Platon. Tandis que la première invite à la désobéissance, la deuxième à l’obéissance.

On voit que la réponse ne va donc pas de soi. Aujourd’hui encore malgré la reconnaissance dans certaines sociétés du droit à l’objection de conscience, la question reste ouverte.