Les chroniques de Jorel François

Domuni

Des Nègres sans conscience

De nos jours, énoncer le terme « nègre » en Europe ou son équivalent « negro » aux USA peut faire sursauter. Ce n’est sans doute pas politiquement correct de le balancer à la face d’un « Noir », qui n’est d’ailleurs généralement pas toujours aussi noir qu’on ne le prétend. Ce serait insultant étant donné l’héritage pesant des pratiques coloniales où l’on répartissait en catégories et hiérarchisait les couleurs de peau. Tandis que le « blanc » occupait le sommet de la hiérarchie, le « noir » la base. Le terme traîne une charge historique telle qu’en raison de la Shoa, il est interdit, en tout cas en Europe, de le prononcer de peur de tomber sous le coup de la loi pour motif de délit de stigmatisation ou de racisme. Le mot n’est pourtant pas aussi négativement connoté en Haïti, pays où sont encore vifs les stigmates de la colonisation.

Tout comme la Constitution de 1805 voulait que tous les haïtiens soient désignés sous la dénomination de noirs, que l’on fût noir, métisse, ou blanc, sur les lèvres et sous la plume d’un Haïtien, le « nègre », c’est avant tout et fondamentalement une personne humaine. Parce que le terme, dans l’usage qu’en fait un haïtien est généralement dépourvu de connotation raciste, il arrive qu’il soit utilisé pour désigner un « Blanc » qui, lui non plus, n’est souvent pas aussi blanc qu’on ne le dise. Cela n’empêche que le nègre, en Haïti, peut aussi désigner un Noir ou quelqu’un se débattant dans une situation sociale inconfortable. Et quand l’Haïtien  juge cela utile, il peut même donner l’impression d’en faire un complexe en raison de la charge coloniale du terme et donc du mépris auquel il sait qu’il peut être entaché. C’est ainsi que Toussaint Louverture, en 1799, à la veille de la guerre civile dans le Sud, lors d’un discours à la cathédrale de Port-au-Prince, accusait Rigaud, mulâtre, de méconnaître son autorité du fait qu’il était noir. En réalité, c’était dans la bouche de Toussaint une stratégie, un cri de ralliement, pour se donner un prétexte pour pouvoir mieux marcher contre ce dernier. On dit aussi, en Haïti, dans le but de souligner la déplorable situation sociale de quelqu’un: « Nègre riche, c’est (un) Mulâtre, Mulâtre pauvre, c’est (un) Nègre ».

Et tout comme on parlait de « petit blanc » et de « grand blanc » dans la colonie de Saint-Domingue, dans la mentalité haïtienne, un homme riche, qu’il soit noir, mulâtre ou blanc, c’est un « grand nègre », un dandy. Malgré les ambiguïtés que comporte le terme, et la fierté qu’il peut évoquer, il n’empêche que l’on distingue en Haïti un bon nègre et un mauvais nègre. Et là encore, le terme ne renvoie pas à une affaire de couleur de peau mais désigne l’état moral d’un individu, qu’il soit blanc, mulâtre ou noir.

Mais il y a le nègre-traître, qui est alors un mauvais nègre, une sorte de nègre-blanc. Le nègre qui regrette de n’être pas né blanc, qui singe le blanc, veut se comporter comme le blanc, use et abuse de produits éclaircissants…, se cire la barbe, les cheveux… – clin d’œil au Peau noire, masque blanc de Frantz Fanon. Ils sont prêts à vendre leur conscience pour une bouchée de pain fait de farine de blé et un verre de vin ou de whisky pour ne pas devoir manger de la cassave ou de la polenta et boire de l’acassan ou du rhum. Ce sont les nègres-caille, les nègres-maison, c’est-à-dire les nègres de confiance du colon. Les commandeurs, petits-blancs, mulâtres ou noirs, par qui le colon passait pour cacher la main qui donnait les coups de fouet à l’esclave, et mieux le brimer, le briser, le déshumaniser. Ces nègres sont considérés par les autres nègres comme des paresseux, des inconscients, des abuseurs… Les mauvais coups portés aux nègres par des nègres viennent généralement de ces derniers.

A côté de ces mauvais nègres, le « nègre tout-de-bon », le « bon nègre », le « nègre de qualité », qui n’est pas nécessairement un « grand nègre », mais celui qui agit en conscience, qui met son intégrité au service du bien, le « nègre-de-bien » comme on disait encore chez nous jadis.

Tout récemment encore, sous la plume de Jacques Roumain, Manuel Jean Joseph, le héros de Gouverneurs de la rosée, son roman posthume publié en 1946, est revenu de Cuba. Nous sommes dans le contexte où suite au massacre d’Haïtiens orchestré par Trujillo en République Dominicaine les coupeurs de canne haïtiens étaient redirigés vers l’Île voisine. Manuel Jean Joseph arrive à Fonds-Rouge, son village d’origine, et trouve les siens accablés par la sécheresse et la misère. Il comprit aussitôt que l’abattage des arbres en était l’un des motifs. En effet, depuis l’Indépendance, en plus du café et d’autres denrées, Haïti exportait le bois de construction. L’occupation étatsunienne en 1915 a accéléré la déforestation et par la suite, beaucoup de paysans ont été expropriés de leurs terres, qui ont été redistribuées à des compagnies étatsuniennes, qui ont abattu les arbres fruitiers pour faire place nette à la culture de la pite sisal et des arbres à caoutchouc.

Mais qu’importe. A Fonds-Rouge, la terre est encore là, elle est bonne, et les paysans en sont encore propriétaires. Elle n’attend que de l’eau. Il faut trouver de l’eau et sauver le village. Manuel s’est mis alors au travail. C’était comme ça. Il savait qu’autrefois le nègre était « un travailleur », « un nègre vaillant levé chaque jour au premier chant du coq (…), un gouverneur de la rosée ». On trimait pour manger son pain. On ne le mendiait et encore moins l’extorquait. Voler, c’était honteux. Si cela vous arrivait une fois, c’en était fini de votre réputation, l’étiquette vous collait à la peau, et telle une tare vous la transmettiez à vos descendants. La « société », comme on disait alors, ne vous le pardonnait pas. On n’oubliait pas. Vous deveniez un infréquentable. Déguerpir, s’en aller ailleurs était tout ce qui vous restait comme issue, pour se faire oublier et se sauver la face. Ne fût-ce que pour éviter pareil déboire, vous étiez obligé, pour ainsi dire, de vous conformer à la morale, et tâcher d’être honnête.

Mais les nègres ont changé, le village est désormais divisé, car sur fond de la misère et d’expropriation des terres le sang a coulé, ce que constatait Manuel avec tristesse. Mais il ne se laisse pas abattre. Fidèle aux habitudes d’avant, il se démène, escalade les « mornes », observe le vol des ramiers, il faut qu’il trouve de l’eau et l’amener au village. Manuel s’allie à Annaïse, du camp adverse, une « négresse aux longues mèches de cheveux» de qui il est tombé amoureux, et à qui il a demandé de parler aux femmes de son camp, qui pourraient, à leur tour, parler aux hommes, leurs maris, pour surmonter la division creusée par l’effusion de sang et faire revenir l’eau au village, « la corde au cou d’un canal ».

Avant même que le projet n’aboutisse, Manuel tombe sous les coups de poignard d’un « mauvais nègre », Gervilen, un forcené jaloux, qui a la « conscience anesthésiée » par le tafia.

Il faudra bien que la vieille Délira,  organise les funérailles de son fils unique. Annaïse explique à Rosanna, sa mère, sans doute qu’il faudra qu’elle aille à la veillée et qu’il faudra qu’elle porte le deuil : Manuel était son « homme ».

« En voilà une jeunesse, une sans conscience » répliqua Rosanna, « comment as-tu fait pour le rencontrer, ennemis comme nous le sommes ?».

« Une sans conscience ». Le mot a donc été utilisé aussi pour qualifier Annaïse, la négresse, pour s’être liée d’amour à Manuel, mais il sied mieux à Gervilen Gervilus, qui a tué ce « nègre de bonne qualité », le Gouverneur de la Rosée, « un nègre tout de bon ».

Alors qu’on s’est dit que l’on ne va pas pouvoir faire des funérailles catholiques, parce que l’on n’a pas de quoi les payer, on fait venir un « Père Savane », Aristomène, comprendre une sorte d’ancien sacristain. Et on lui donne un peu moins que ce qu’on aurait donné à l’église. Les funérailles de Manuel sont chantées, mais les prières sont bâclées. Aristomène les a débitées à la va-vite.

« En voilà un nègre malhonnête », observe un voisin venu pour accompagner la famille dans sa souffrance.

« Pauvre diable, fait Antoine. Il est mort dans sa meilleure jeunesse et c’était un bon nègre, ce Manuel ».

Aristomène, lui, c’est « un mauvais nègre », « un sans conscience », qui fait son travail de mercenaire. Peu lui importait la détresse des éplorés.

Annaïse et Délira, la mère de Manuel, unies par le chagrin, se donnèrent la main pour la bonne cause, et avec elles toutes les femmes du village, et finalement les hommes furent, eux aussi, obligés de se joindre à elles. Le sens du bien commun et l’amitié l’ont emporté sur la division et la haine. Et, conformément aux vœux de Manuel, c’est au chant d’un coumbite que le canal est creusé, et l’eau y trouva bientôt son chemin pour reverdir fonds-Rouge.

Les femmes, « négresses ou mulâtresses », ont toujours porté Haïti sur leur tête. Nous connaissons l’histoire de Sanite Bélair aux côtés de son mari, celle de Catherine Flon qui, à Mérotte, le 18 mai 1803, pour créer le drapeau haïtien, rapprocha le bleu du rouge après que le blanc du tricolore ait été arraché, ou celle de Marie-Claire Bonheur volant au secours de Descoutilz, ou plus récemment encore celle d’Ertha Pascal-Trouillot, assumant les plus hautes fonctions de l’État, charge qu’elle a su porter avec loyauté. Mais il y en a eu aussi, comme des hommes, qui ont porté des coups terribles à cette Nation. Des Mam’zelle Jouthe qui ont su faire élire à la tête du pays des Boyer en lieu et place d’autres plus capables; d’autres mariées à des Étrangers qui, au XIXe siècle, ont plumé le pays ; des Madame Adolphe commandant les fillettes Lalo aux côtés des Tontons-Macoute, comme d’autres aujourd’huisont aux côtés des bandits qui saccagent le pays et font couler des larmes et du sang.