Haïti est un « singulier petit pays… », écrivit déjà Louis-Joseph JANVIER, un intellectuel haïtien de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, avec un geste probablement de dépit. Il n’y a donc absolument rien de nouveau à le rappeler. Ce qu’il peut y avoir toutefois de nouveau dans cette singularité vraisemblablement assumée et que Louis-Joseph JANVIER lui-même ne pouvait augurer, c’est le fait que ces derniers temps ce singulier petit pays ait été déclaré « État faillite », et que son incessante descente aux enfers fasse de plus en plus penser que l’issue sera son démantèlement probable comme État-Nation, à moins d’un miracle, je veux dire, à moins que l’on se ressaisisse collectivement et qu’il y ait une certaine révolution dans la géographie politique internationale. En son temps, Louis-Joseph JANVIER, nationaliste, dénonçait les libéraux haïtiens, principalement des mulâtres, qui jouaient le jeu des étrangers en souhaitant et en œuvrant en vue d’une mise sous tutelle d’Haïti alors que l’on creusait le canal de Panama. S’il craignait que le pays en vînt à perdre son autonomie, Louis-Joseph JANVIER ne semblait pas avoir envisagé l’effondrement que nous vivons actuellement. « Nous savons parfaitement, écrivait-il, que derrière le protectorat viendrait l’annexion définitive, c’est-à-dire la mort de la patrie, l’extinction du génie haïtien. On convoite Haïti parce qu’on veut commander la route de Panama […] Nous sommes Haïti et nous voulons rester tels ou mourir tels que nos pères de 1804 nous ont faits.
Haïti, c’est la race noire indépendante, se gouvernant elle-même, ayant ses lois, ses usages, ses mœurs, sa vie politique qui ne cèdent en rien à ceux de plusieurs pays européens ou américains.
Nous n’avons pas le droit de trafiquer d’un pareil héritage ». Et Louis-Joseph JANVIER de réitérer: « La terre haïtienne n’a pas été conquise et payée par nos aïeux pour que nous en fassions cadeaux à des oppresseurs futurs ».
Louis-Joseph JANVIER, né en 1855 et mort en 1911 n’aurait pas pu se tenir debout et vivre les incessantes interventions étatsuniennes dans nos Affaires. Il aurait difficilement accepté le fait qu’au moins depuis Dartiguenave, en 1915, le gouvernement haïtien soit ouvertement devenu un gouvernement de sous-traitance recevant ses lois d’instances étrangères. Et pourtant, nous voilà plus que jamais de plein pied ou presque tant dans ce que ce médecin et diplômé de l’École des Sciences politiques de Paris redoutait que dans ce qu’il ne pouvait même soupçonner. Et nous y sommes pieds et poings liés et tête baissée, avec des espérances fort improbables de s’en sortir puisque la volonté même de s’en sortir ne semble pas être au rendez-vous.
Des ingérences et des catastrophes
Cette politique d’ingérence a plus d’un siècle d’existence. C’est sans doute elle qui a valu le tragique assassinat du fondateur de l’Indépendance, c’est sans doute encore elle qui a rendu possible la naissance de la République Dominicaine comme État séparé de la République d’Haïti. C’est elle qui nous a valu la dictature des Duvalier, et par la suite, le Conseil National de Gouvernement (CNG) des militaires Henry NAMPHY, Max VALEX et William RÉGALA suite au départ de Duvalier en 1986. C’est encore elle qui a fait avorter les élections de 1987, qui auraient porté l’avocat Gérard GOUGUE au pouvoir. Mais si le massacre de la ruelle Vaillant qui a servi de prétexte pour annuler les élections de 1987 et empêché l’accès au pouvoir du défenseur des droits de l’homme qu’était Gérard GOUGUE a été pour quelque chose dans l’évolution récente de la situation en Haïti, si le coup d’État de 1991 contre Jean Bertrand ARISTIDE n’y est pas non plus innocent, comme celui de 2004 d’ailleurs, c’est surtout le tremblement de terre du 12 janvier 2010, que nous avons tous en mémoire, qui a fait couler des larmes aux yeux de plus d’un face à l’exhibition de tant de souffrances et de misères, qui aura été le tournant le plus décisif dans cette crise permanente dans laquelle Haïti n’a de cesse de se plonger. Depuis, c’est vraiment la dégringolade et la chute libre.
Beaucoup de pays se remettent de leur crise, mais il semble que ce ne sera pas le cas pour Haïti. A chaque jour qui passe, elle s’enfonce un peu plus dans sa descente aux enfers devenue son état normal. On croyait pourtant possible une reconstruction après le tremblement de terre de 2010 ; « reconstruire en mieux » était d’ailleurs le slogan à l’ordre du jour. Mais en lieu et place, nous avons eu un déferlement d’ONG et de membres Onusiens, qui ont efficacement fait leur métier d’humanitaires. Ils nous ont laissé, entre autres héritages, de nouveaux bidonvilles, du choléra et l’élection surprenante de Michel MARTELLY, puis celle de Jovenel MOISE. Et pour comble, l’assassinat de ce dernier par des mercenaires colombiens, la montée aux créneaux des gangs armés et leur fédération réalisée au détriment des haïtiens qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas quitter le pays comme de la diaspora haïtienne elle-même qui ne peut plus songer à pouvoir remettre les pieds sur le sol national étant donné l’ampleur du désastre.
Toujours de la misère et de la mort violente au tournant
Des enfants, des femmes, des professeurs d’écoles et d’universités, des journalistes, des hommes d’affaires, des chauffeurs d’autobus…, plus de 5 000 personnes auraient été assassinées par les brigands pendant l’année de 2024, soit une augmentation de plus de 21% par rapport au nombre de morts de l’année précédente selon l’ONU. Et tout cela sur fond d’incendies, de séquestrations, de viols, de trafic d’organes et de stupéfiants, et j’en passe. Pendant ce temps, des haïtiens en territoires étrangers, en particulier de la République Dominicaine, continuent d’être massivement déportés – pour être étranglés par d’autres mains. La terre elle-même continue de trembler, l’environnement de se dégrader : pluies torrentielles, inondations à répétition. Et sans surprise, le PIB national continue aussi de s’effondrer et la misère de s’accroître.
Un gouvernement en cache un autre
Parmi les faits les plus marquants de l’année qui vient de s’achever, signalons en tout premier lieu la démission forcée d’Ariel HENRY, puis la révocation de son successeur Garry CONILLE, tous deux médecins plus au service d’obscures intérêts que de ceux du peuple haïtien en tant que tel. Voilà qui rappelle Duvalier, lui-même aussi médecin et politicien au service d’intérêts anti-démocratiques et antinationaux.
Ariel HENRY, un neurologue compétent, qui aurait étudié à Montpellier, a été nommé au poste de premier ministre deux jours avant l’assassinat crapuleux du président Jovenel MOISE. On raconte qu’au cours de la nuit du drame, il aurait été à plusieurs reprises en contact téléphonique avec l’un des présumés complices des assassins actuellement en prison à Port-au-Prince. Avec la tragique disparition du Chef d’État, Ariel HENRY a gouverné seul, en autocrate, sans parlement ni président. Il aurait laissé derrière lui un bilan catastrophique et n’aurait pratiquement rien fait pour remédier à la situation. Au contraire, il a aidé entre autre chose à maintenir Haïti dans son isolement en refusant son intégration dans un projet de libre circulation des personnes dans l’espace caraïbéen. C’est alors qu’il gouvernait que les gangs terroristes se sont multipliés dans le pays et commirent les pires exactions contre les paisibles citoyens. Et lui, le visage fermé, manifestement imperturbable, faisait son boulot, continuait son chemin, se pliant en deux pour saluer ses partenaires étrangers alors qu’entretemps Haïti se meurt.
À la fin du mois de février, suite à un voyage au Kenya pour signer l’accord devant autoriser le déploiement de policiers étrangers sur le sol national – ce qui est interdit par la constitution de 1987 –, Ariel HENRY, empêché curieusement de pouvoir regagner Haïti, a été contraint de signer sa démission. Un Conseil Présidentiel Provisoire, constitué de neuf membres dont deux observateurs provenant de la Société Civile, a été mis en place début mars, lequel a nommé à la fin du mois de mai dernier un autre médecin, cette fois-ci un gynécologue, Garry CONILLE, comme premier ministre. Auparavant premier ministre pendant quelques mois sous la présidence de Jean Michel MARTELLY, Garry CONILLE travaillait à l’ONU.
Cela étant, le 8 novembre dernier, Garry CONILLE lui-même aussi s’est retrouvé limogé, officiellement pour faute de résultats, pour être le même jour remplacé par Alix Didier FILS-AIMÉ, un homme d’Affaires de Port-au-Prince.
Un directeur de police en cache un autre
Suite à la valse des premiers ministres, nous pouvons signaler, en deuxième lieu, celle des directeurs généraux de la police nationale : Frantz ELBÉ, qui avait remplacé Léon CHARLES, et qui à son tour, a été remplacé par Rameau NORMIL.
Léon CHARLES avait été le directeur de la police nationale au moment de l’assassinat de Jovenel MOISE en 2021. Il a été muté, sous le gouvernement d’Ariel HENRY, pour devenir ambassadeur d’Haïti à l’ONU. Avec l’accès au pouvoir de Garry CONILLE, Frantz ELBÉ qui était le directeur de la police en remplacement de Léon CHARLES s’est retrouvé remplacé, dès le 14 juin 2024, par Rameau NORMIL, qui est aussi un ancien directeur général de la police.
On souhait visiblement une amélioration de la situation sécuritaire. Mais malgré tous ces changements, les gangs continuent d’étendre leur contrôle sur la Capitale et les zones environnantes et de faire des victimes.
Au début du mois d’octobre, une centaine de personnes ont été massacrées à Pont-Sondé, dans le bas Artibonite. Il est rapporté que le premier ministre de l’époque, Garry CONILLE, est certes passé dans la région – le temps d’une photo – mais il ne s’est pas rendu à Pont-Sondé. Quelques jours après le massacre, accompagné de Madame Dominique DUPUIS, ministre des affaires extérieures, il s’est envolé pour les Émirats arabes, puis le Kenya.
Vers la fin du mois d’octobre, on a signalé la présence d’une bande de deux cents mercenaires environ sur le territoire national – ce qui est encore une violation de la Constitution de 1987–, et ils auraient été, dit-on, en lien avec le Premier Ministre. Mais on n’a jamais su ni le motif de leur présence ni ce qu’ils sont devenus. Ce fut toutefois dans ce contexte que Garry CONILLE, en place depuis la fin du mois de mai, a été limogé et remplacé par un nouveau premier ministre : Alix Didier FILS-AIMÉ. Ce dernier a prêté serment le 11 novembre et a constitué un nouveau gouvernement.
Et les gangs continuent de s’activer : tuerie à l’hôpital universitaire de Port-au-Prince
Environ un mois après la constitution du nouveau gouvernement, le ministre de la santé, Duckenson Lorthé BLEMA, a rouvert l’hôpital de Chancerelles, à Port-au-Prince, qui était jusque-là fermé en raison des violences. Il est bruit que cette réouverture ait été négociée avec les bandits et de l’argent leur aurait été donné à ce propos. Encouragé par cette première victoire, le 24 décembre dernier, le ministre a tenté de rouvrir aussi l’hôpital universitaire d’État d’Haïti (HUEH, dit hôpital général). Or contrairement à la précédente, cette réouverture n’aurait pas été négociée avec les bandits et de l’argent ne leur aurait pas été donné non plus. En conséquence, non seulement la réouverture de l’HUEH n’a pas eu lieu, mais encore il y eut des victimes parmi les personnes présentes en la circonstance. Les bandits ont ouvert le feu, et il y eut des morts et des blessés dont des journalistes et policiers. Le gang de Jimmy CLÉRISIER serait impliqué, dit-on, dans cette affaire.
Il est à noter aussi que dans la nuit du 16 à 17 décembre 2024, l’hôpital Bernard MEVS, sur la route de l’Aéroport, a été incendié, toujours par les bandits. À ce lot de déboires, il faut rajouter la cohorte des routes bloquées, qui auraient été de toute façon impraticables faute d’entretien, puis au moins 30 chauffeurs de transport public tués au cours de l’année.
En mer, les vaisseaux qui transportent les personnes et les marchandises, assurant ainsi la liaison entre diverses régions dans le pays, sont aussi attaqués. Et quand ils ne sont pas attaqués en haute mer, ils sont sabordés à même le quai. Et bien sûr dans un cas comme dans l’autre : des pertes en vies humaines et en biens de consommation sont à déplorer. Du gâchis dans un pays déjà sans ressources officiellement répertoriées.
L’aéroport de Port-au-Prince, qui s’ouvre et se ferme au gré d’American Airlines, compagnie qui, semble-t-il, en détient encore le monopole d’exploitation a été fermé suite à un avion qui aurait essuyé des tirs après la chute du gouvernement de Garry CONILLE. Et bien sûr l’espace aérien reste toujours fermé entre Haïti et la République Dominicaine – pour le trafic des armes et les munitions qui alimentent les gangs, c’est sans doute une autre paire de manche. Le Cap-Haïtien reste théoriquement le seul port ouvert au trafic aérien dans le pays.
On peut se demander quels intérêts auraient des gangs, qui se disent en lutte contre le statut quo et qui réclament une Haïti qui intègre non seulement une minorité de riches comme cela a toujours été mais tous les haïtiens, à séquestrer, violer d’autres haïtiens, à tirer sur des avions, à incendier des hôpitaux, des laboratoires de production de médicaments, détruire des établissements scolaires et universitaires, à tuer des policiers, des hommes d’affaires, des professeurs d’université, des journalistes… ?
Limogeage du ministre de la santé
À la suite de la tentative de réouverture avortée de l’hôpital de l’université d’État d’Haïti, le ministre de la santé a été limogé. On raconte, dans les coulisses, qu’il a été sanctionné en réalité moins pour avoir échoué à rouvrir l’hôpital que pour avoir résilié un contrat de location de char blindé qui coûtait trop cher à l’État.
Plusieurs villes inondées
L’année 2024 se termine avec l’inondation de plusieurs villes dans le pays. En effet, il pleuvait assez régulièrement sur certaines régions depuis le mois d’octobre dernier. Plusieurs villes n’ont pas résisté à la quantité d’eau de pluie reçue. Le 20 décembre 2024 : inondation dans le Sud, à Nippes et à Grand’Anse. Quelques jours après, c’était le tour de la ville du Cap, dans le Nord. Puis le 24 décembre, dans le Nord-Ouest, la rivière de Port-au-Paix a rompu une digue et a inondé la ville. Des maisons effondrées, des morts, beaucoup de perte en biens et vies humaine.
Les pluies sont certes à l’origine de ces catastrophes, mais aussi le déboisement, les constructions anarchiques, l’inexistence de service de ramassage des ordures ménagères, absence de drainage, absence de politique commune; individualisme, anarchie.
Les travaux d’infrastructures relèvent certes de l’État, mais encore faut-il qu’il en ait les moyens, que les citoyens payent l’impôt et que cet argent aille bien dans les caisses de l’État et soit bien géré. Dans certains pays, en raison du vide laissé par l’État, la Société civile se serait organisée pour fonder des entreprises de ramassage d’ordures…quitte à fournir du service à qui peut payer, mais pas en Haïti.
Il y avait pourtant autrefois en Haïti quelque chose qui s’appelait coumbite : des hommes qui s’assemblaient pour s’entraider, s’organisaient, s’armaient de piques, de houes, et pelles, chantaient, creusaient, canalisaient, qui faisaient ce que l’État ne faisait pas. En ces temps-là, les hommes du coumbite auraient même demandé aux hommes d’affaires, aux notables des quartiers, de la ville de contribuer, qui pour le ciment, qui pour le sable, le gravois, le fer…et puis le problème aurait été en partie résolue. Mais aujourd’hui, on attend le ciel ou l’on parie sur l’étranger.
Si Haïti survit à cette crise sans nom, il faudra du temps, beaucoup de temps pour recoller les morceaux, réparer les cerveaux des enfants qui n’auront pas connu autre école que celle de la criminalité due à leur enrôlement dans les gangs, refaire les mentalités, apprendre à se retrousser les manches et se mettre au travail, et gagner sa vie à la sueur de son front. Un peu d’aide peut être toujours bienvenue, mais c’est ce faisant que l’on se construit comme homme, et que l’on construit un pays.
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« Chers Haïtiens,
Ne croyez pas que vous êtes seuls malgré les apparences: vos ambassadeurs, les expatriés en nos pays, mobilisent notre sympathie et nos prières. Ils nous redisent sans cesse votre histoire glorieuse et terrible. Avec eux nous avons la tentation du découragement devant les épreuves qui vous assaillent et semblent sans fin, nous avons le sentiment de répétition en boucle, juste en changeant les noms des acteurs de vos vies …
Mais non ! Pour vous, nous ne baisserons pas les bras, nous soutiendrons les vôtres jusqu’à ce que le seul Nom triomphe. Lui seul nous sauvera de ce mal absolu qu’est la désespérance devant la souffrance du Juste, de l’opprimé.
Seigneur, manifeste Ta force en nos cœurs, Toi qui est né enfant au milieu des persécutions de Ton temps … Il semble difficile de te reconnaitre dans l’enfer que nous décrivent les enfants restés au pays.
Seigneur, nous qui y sommes extérieurs et qui souffrons avec et par ceux qui ont eu le courage de sortir nous avertir, donnes-nous la force de soutenir ce peuple vivant sous Tes yeux de Père … Soutiens notre espérance que Ta Pâque n’ait été vaine pour personne ».