Le premier ministre haïtien, Garry Conille, en fonction depuis la fin du mois de mai dernier, a été limogé ce 8 novembre pour absence de résultats et remplacé le même jour par un nouveau premier ministre en la personne d’Alix Didier Fils-Aimé, un homme d’affaires de Port-au-Prince. Il n’aura duré que cinq mois dans la fonction. M. Didier a prêté serment le 11 novembre dernier.
Il est bruit que M. Ariel Henry avait été fait premier ministre à la suite d’un tweet, et Garry Conille, à la suite d’un coup de téléphone venu des États-Unis d’Amérique. Les rumeurs ne semblent pas encore avoir dit comment Alix Didier Fils-Aimé a été propulsé à ce poste. Au moins depuis la 79e assemblée annuelle de l’Organisation des Nations Unies qui a vu débarquer deux équipes représentatives de l’État haïtien à New York : celle de l’ancien Premier Ministre d’un côté et celle du Président du Conseil de Transition de l’autre, le torchon brûlait entre les deux instances. C’était manifestement une faute de la part de M. Conille de s’être arrogé le droit de s’occuper de questions qui relèvent plutôt de la présidence et non du gouvernement. Cela lui aurait été reproché, en plus de l’inefficacité de son équipe gouvernementale.
Depuis l’arrivée du nouveau premier ministre, les gangs à Port-au-Prince n’ont de cesse de faire chanter leurs armes et de recommencer à faire des victimes. La crise migratoire entre la République Dominicaine et la République d’Haiti continue. On aurait alerté ces derniers temps sur des corps inhumés à la sauvette dans une fosse commune à l’intérieur d’un cimetière en territoire dominicain (à Los Mangos de Cuca), qui seraient des haïtiens morts dans de mauvaises conditions.
Par ailleurs, des quatre cents policiers kenyans présents à Port-au-Prince depuis la fin du mois de juin dernier, certains auraient commencé à donner leur démission. Ils se plaignent des conditions de travail et des retards de salaire.
Une partie du clergé du diocèse de Port-de-Paix (Nord-ouest du pays) ont publié une lettre ouverte datée du 5 novembre dans laquelle certains prêtres décrivent la situation dramatique de la population et expriment leur détresse et leur souffrance face à l’inaction des autorités locales et internationales.
Pareillement, dans un texte publié sous forme d’une lettre d’un père (Serge Conille, autrefois ministre de la Jeunesse et des Sports sous le gouvernement de Duvalier), à son fils (Garry Conille, qui fut premier ministre à deux reprises), il y est dit que même un pays comme la République Dominicaine a son antenne à l’intérieur du Conseil Présidentiel de Transition. La police, infiltrée, tient les gangs informés des faits et gestes des autorités de l’État. En Haïti, « le système politique est gangréné par la corruption et la misère ». Le texte explique que pendant le dernier passage de Garry Conille à la tête du gouvernement, il était « entouré d’opportunistes, d’apatrides et de gangsters… »
La situation d’Haïti est déconcertante, elle invite à la déréliction. On a l’impression d’être dans du non-sens permanent. On demande à comprendre, on essaie d’analyser, et l’on a du mal à trouver le fil. Corruption, absence de sens du bien commun, assassinats, trafic humain, des enfants enrôlés dans des gangs, une population exsangue avec les deux mains tendues vers le ciel ; un pays que l’on a empêché d’en être un. Et le voilà enfin mou, poreux, sans colonne vertébrale. Il rampe, mais s’enfonce de plus en plus dans son mal. Déboussolé, il a perdu le nord, et les gens sont comme devenus fous.
C’est pourtant dans ce contexte qu’eut lieu cet été, à Pétionville, le quatorzième colloque annuel du Centre de Spiritualité et de Santé Mentale (CESSA). La thématique tournait autour de la question du courage, et tout un panel portait sur la résilience, avec en particulier, une conférence de Michel Eugène, psychologue et directeur d’un prestigieux établissement scolaire dans le Nord du pays…
Michel Eugène définit la résilience, dans le contexte haïtien, comme capacité de rebondir malgré les circonstances hostiles. Et pour illustrer son propos, remontant à l’histoire du pays, il évoque la colonisation, l’esclavage, le code Noir, et par-delà tout cela, une indépendance catastrophée, des dictatures politiques, des intempéries climatiques, des tremblements de terre, de l’insécurité grandissante. Et le peuple a tenu bon et continue encore de le faire.
Cela étant, ce tenir bon a son pendant négatif : stratégie de survie qui fait que l’on s’adapte aux maux sans vraiment chercher à y remédier pour de bon. On s’habitue à la précarité et tend à accepter l’inacceptable. On s’y résigne, parce qu’il en a toujours été ainsi…
Beaucoup d’Haïtiens aujourd’hui se disent encerclés de toute part, et ne voient quoi entreprendre pour desserrer l’étau et s’élargir. Ils s’attendent à ce que les choses changent de leur propre nature sans rien forcer… Ils s’exercent à la patience. Nous n’avons pas assez le sens de l’initiative, nous ne savons pas nous organiser collectivement pour renverser l’ordre anormal des choses. À bien des égards, nous continuons d’être hantés par les traumatismes de l’esclavage. Nous restons esclaves par-delà la soi-disant indépendance.
La situation est donc terrible en Haïti, mais ailleurs ce n’est guère simple ni facile. Des forces obscures travaillent nos sociétés, les vieux démons reviennent au galop, des conflits entre pays, et l’inflation qui s’installe dans l’économie. Aussi avons-nous, au Centre Lacordaire, placé l’année sous le signe de la résilience. Ce fut d’ailleurs Joëlle Coron qui nous a introduits dans ce concept au mois de septembre dernier avec une brillante conférence. Et nous attendons bientôt que Pascale Vidal vienne nous parler de la mauvaise résilience.