Suite aux résultats des élections tenues au mois de mai dernier en République Dominicaine, Luis Rodolfo Abinader Corona, du Parti Révolutionnaire Moderne (PRM), a été reconduit au pouvoir avec 57 % des voix exprimées. Il a prêté serment le vendredi 16 août dernier pour un second mandat de quatre ans. L’espace aérien entre la partie de l’Est et la partie de l’Ouest de l’île étant fermé sur la décision unilatérale de la République Dominicaine, les autorités haïtiennes se sont abstenues d’assister à l’investiture bien qu’elles y aient été invitées. Le président reconduit avait mené campagne en promettant, s’il était élu, de donner la chasse aux Haïtiens vivant dans la partie orientale de l’Île au cours de son mandat présidentiel. Par conséquent, depuis le début du mois d’octobre dernier, la vie est devenue encore plus difficile pour les Noirs de la République Dominicaine. Dans la rue, au travail comme dans les maisons, ils sont capturés sous prétexte qu’il s’agit d’immigrants illégaux et, les deux bras ballants, ils sont renvoyés en territoire haïtien.
Beaucoup de ces déportés sont effectivement des haïtiens. Mais on s’est aussi rendu compte, du côté haïtien, que beaucoup d’autres ne le sont pas. Ils sont renvoyés quand même en Haïti en raison de leur couleur de peau. Voilà qui montre qu’il ne s’agit pas seulement de chasse contre des migrants en situation irrégulière mais aussi d’épuration ethnique.
Il faut rappeler que la République Dominicaine a construit son identité en réaction à ce qu’elle appelle l’haïtianité. Et pour bien montrer que celle-ci n’a rien à voir avec celle de l’autre partie de l’Île, une politique de blanchiment de population a été menée au cours du XX e siècle. La isla al revés de Joaquin Balaguer a théorisé cette vision des choses. Il s’agit désormais d’une réalité bien ancrée dans la mentalité dominicaine, qui se veut incompatible à celle de l’haïtien. Et les politiciens de l’autre côté de l’Île font tout pour élargir la brèche entre les deux peuples d’autant plus que la situation actuelle d’Haïti est peu enviable, répulsive.
Contre les expulsions actuellement en cours et surtout parce qu’elles sont faites dans l’irrespect total des droits humains fondamentaux, le gouvernement haïtien aurait porté plainte à l’ONU. Lesly Voltaire, qui assure pour l’instant la présidence du Conseil de Transition en Haïti, aurait aussi convoqué l’ambassadeur de la République Dominicaine en poste à Port-au-Prince. Ce dernier n’aurait pas daigné répondre. Et les choses en seraient apparemment restées là du côté de l’État haïtien, qui n’a pas rappelé son propre ambassadeur de la République Dominicaine, ni déclaré persona non grata l’ambassadeur dominicain. Les autorités en place n’ont pas songé non plus à prendre d’autres mesures, par exemple chercher à boycotter les produits dominicains en circulation dans le pays. Une bonne partie des produits dominicains ne seraient pourtant acceptés et consommés qu’en Haïti, et même pas en République! On pourrait penser que l’État haïtien aurait là un levier puissant pour exiger un dialogue dans le respect avec cet État voisin, mais ce serait aller trop vite en besogne… Haïti ne produisant rien, les autorités croient peut-être que le pays n’a plus le devoir de se respecter ni le droit de se faire respecter, ni la volonté de chercher à diversifier ses sources de ravitaillement.
Les racines du problème
Depuis que la partie de l’Est aujourd’hui l’actuelle République Dominicaine s’est séparée de la République d’Haïti en 1844, ce que l’État haïtien n’a accepté à la fin du XIX e siècle que par la force des choses, il y a toujours eu des va et vient entre les deux territoires dont les limites étaient d’ailleurs fort improbables. Le tracé de la frontière actuelle est postérieur à l’Occupation étatsunienne de l’Île. Lorsque, l’Espagne, en 1862, tenta de recoloniser la partie de l’Est, ce fut Fabre Nicolas Geffrard, alors chef d’État dans la partie de l’Ouest, qui aida à l’organisation de la résistance et fit éloigner le danger. La République Dominicaine a pu recouvrer son indépendance en 1865. Ce fut toutefois surtout dans le contexte de l’Occupation états-unienne de 1915-1934, et en particulier sous le président Sténio Vincent, que l’émigration massive des Haïtiens vers la partie orientale de l’Île, et vers Cuba, a commencé et cela pour plusieurs raisons. Suite à la guerre des États-Unis contre l’Espagne et l’appropriation de Porto-Rico et de Cuba, des compagnies états-uniennes s’implantaient dans la région; on voulait de l’espace et de la main d’œuvre. En Haïti, il fallait trouver des terres pour la production du caoutchouc, du pitre sisal, et bientôt de la figue-banane. Sous Élie Lescot, on a carrément dépouillé les paysans de leurs terres et on a abattu les arbres fruitiers pour faire place nette à une autre mode de production. Tout cela ne fut rendu possible que parce que l’un des tout premiers gestes posés par l’Occupant était d’obtenir la modification de la Constitution qui interdisait aux étrangers d’acquérir des terres en Haïti. En prévision à ce qui devait venir, et parce qu’il y avait des emplois en République Dominicaine et à Cuba, sous le président Sténio Vincent déjà on encourageait le paysan haïtien à partir vers d’autres cieux. On avait grand besoin de main d’œuvre dans l’industrie sucrière. Le surcroît de main d’œuvre haïtienne a été tout naturellement encouragé à s’orienter vers cette industrie. Avec l’accès au pouvoir en 1930 du général Rafael Leonidas Trujillo Molina en République Dominicaine, la situation vira en cauchemar pour les ressortissants haïtiens vivant alors en territoire dominicain.
La famille de Trujillo était le dépositaire du tiers des terres cultivables de la République Dominicaine; elle était aussi la principale bénéficiaire des revenus générés par l’industrie du sucre. Assez curieusement, Trujillo qui n’hésita pas à faire emprisonner, torturer, exiler ou tuer ses opposants, fit massacrer entre de 15 à 20 000 haïtiens le long de la frontière haïtiano-dominicaine en 1937. La couleur de la peau n’étant pas encore le critère discriminant entre les deux peuples, on évoquait alors la langue. On procéda à un test, simple : celui qui avait du mal à prononcer le mot « perejil » était censé être un haïtien et il était passé à l’arme blanche ou exécuté par balle. L’armée dominicaine, alors dirigée par le lieutenant général Fausto Camano, n’aurait mis que trente-six heures pour mener l’opération.
Élie Lescot, devenu chef d’État en Haïti en 1941, interdisait aux haïtiens d’aller travailler en République Dominicaine. C’était en réalité pour faire plaisir à Trujillo avec qui il entretenait des relations amicales et d’un autre côté, mieux réorienter ces derniers vers l’industrie de la canne à sucre à Cuba. Le Général Président resta au pouvoir pendant trente et un ans en République Dominicaine. Son assassinat en 1961 a mis fin à son règne. En ce qui concerne Lescot en Haïti, il perdit le pouvoir dès 1946 et partit pour l’exil au Canada. Après la chute de Lescot, les coupeurs de canne haïtiens, des braseros comme on les appelle en espagnol, ont recommencé à traverser la frontière de plus bel. Cette entreprise connut son apogée avec le gouvernement des Duvalier qui l’avait légalisée et officialisée au détriment de ces travailleurs migrants. Le flux n’a pourtant pas tari malgré la chute de la dictature duvaliériste.
Dans les années 1990, 45 à 60% de la population de la République Dominicaine étaient au chômage et 14% n’avaient pas d’emploi fixe. Le peso dominicain avait à peine un peu plus de valeur que la gourde haïtienne, qui était encore dans les années 1980 la monnaie la plus forte de la Caraïbe. Mais l’écart s’est bientôt creusé entre les deux pays à la faveur de l’embargo économique imposé par les États-Unis à Haïti pour forcer le retour d’Aristide au pouvoir. Tout comme le tourisme international a été détourné d’Haïti dans les années 1980 dans le contexte de l’épidémie du sida, avec l’embargo ce qui restait d’industrie de sous-traitance dans la partie de l’Ouest a été délocalisé en la partie de l’Est. Avec le déclin de l’économie haïtienne, et ces dernières années, avec les gangsters qui prennent la population en otage, la République Dominicaine, forte des investissements des capitaux étatsuniens, continue d’attirer la partie de la main d’œuvre haïtienne qui ne peut pas s’exporter au-delà de l’Île. Malgré la maltraitance, le mépris des droits humains et la déportation, à moins que cela change en Haïti, il est à craindre que des haïtiens continuent de traverser la frontière en quête d’un répit précaire par rapport à l’enfer haïtien. Le mur érigé récemment à la frontière et qui faisait déjà son chemin dans les esprits ne leur sera pas un obstacle insurmontable.